Après les Etats-Unis, l’Europe perd sa première place

Jacques Henry, SILEX

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En termes de retour de cash à l’actionnaire, c’est désormais le Japon qui bat l’Europe et les Etats-Unis.

 

Il existe deux façons de retourner le cash excédentaire à ses actionnaires: le paiement de dividendes et le rachat d’actions. Si les dividendes existent depuis toujours, le mécanisme du rachat d’actions s’est surtout développé aux Etats Unis à partir des années 1980, lorsqu’un cadre réglementaire favorable a été mis en place. Cette méthode a ensuite été largement adoptée par les grandes entreprises américaines ainsi, entre 2000 et 2024, les rachats d’actions ont représenté plus de la moitié du retour de cash à l’actionnaire, les dividendes devenant minoritaires. En effet, une entreprise va en général rechigner à couper son dividende, ce qui enverrait un signal négatif au marché, alors qu’un programme de rachat d’actions lui donne plus de flexibilité. Par ailleurs, le rachat d’actions peut être plus efficace fiscalement puisque l’impôt sur la plus-value ne sera prélevé que lors de la revente, laissée au libre choix de l’investisseur.

Le retour du cash à l’actionnaire, en faisant la somme des dividendes et des rachats d’actions, a fourni un rendement moyen entre 5% et 6% sur les grandes capitalisations américaines depuis la grande crise financière de 2008 jusqu’à la crise covid de 2020, et a ainsi surpassé tous les autres marchés actions développés. Depuis, l’histoire a un peu changé, si le montant de rachat d’actions reste élevé, sa progression a été moins rapide que la hausse du prix des actions, et le retour à l’actionnaire est désormais plus proche de 3,5%, réparti équitablement entre dividendes et rachats d’actions. La taxe de 1% sur les rachats d’actions instaurée à partir de 2023 dans le cadre de l’Inflation Reduction Act n’est peut-être pas totalement étrangère non plus à ce petit rééquilibrage dans la répartition des flux.

Les derniers chiffres de 2025 montrent que l’Europe est en train de se faire distancer par un autre marché, le Japon. 

A défaut de fournir une croissance de profits élevée, tirée par le secteur technologique, l’Europe est devenue, entre 2022 et 2024, le marché se montrant le plus généreux pour ses actionnaires, prolongeant un peu plus longtemps le chiffre magique de 5% à 6% de rendement qui prévalait aux Etats-Unis. Mais contrairement aux Etats-Unis, les dividendes en expliquent l’essentiel, avec une proportion proche des 2/3. A part dans le secteur des hydrocarbures, les rachats d’actions restent encore timides dans tous les groupes sectoriels européens (cycliques, défensifs, financiers et technologiques), où ils représentent environ 1% de la capitalisation boursière.

Les derniers chiffres de 2025 montrent que l’Europe est en train de se faire distancer par un autre marché, le Japon. Le chemin parcouru par le Japon, depuis la vague de réformes initiée par le défunt premier ministre Shinzo Abe fin 2012, est assez impressionnant. La «troisième flèche» de son ambitieux programme de modernisation économique consistait notamment à inciter les entreprises à se montrer plus généreuses en matière de retour à l’actionnaire. Bien qu’elle ait mis plus de temps à se manifester que la première flèche (politique monétaire ultra accommodante) et la deuxième (politique budgétaire expansionniste), la troisième flèche porte ses fruits aujourd’hui et contribue sans doute à la bonne dynamique boursière de l’archipel cette année. Le rendement du dividende sur le marché japonais se situe au-dessus de 2% et dépasse largement le niveau américain depuis 2018. Mais le progrès le plus spectaculaire provient des rachats d’actions. L’annonce des programmes ces dernières années commence à se traduire dans les chiffres, ainsi le rendement en termes des rachats d’actions atteint désormais 2% au Japon, ce qui, ajouté aux dividendes, est suffisant pour faire mieux que l’Europe et les Etats-Unis. La répartition, presque équitable entre les dividendes et les rachats d’actions, montre aussi que les standards américains se diffusent également dans l’empire du soleil levant.

Tout ceci illustre que les réformes au Japon prennent du temps mais que les résultats sont désormais tangibles. D’ailleurs, en rendant le cash excédentaire aux actionnaires, l’écart de rentabilité des fonds propres des sociétés japonaises par rapport aux sociétés européennes a même tendance à se réduire depuis deux ans. Cette comparaison Europe - Japon nous paraît plus pertinente car ces deux zones ne peuvent viser une rentabilité des fonds propres sur-vitaminée comme aux Etats-Unis, portés par les géants de la technologie. Qui aurait cru il y a 15 ans que le japonais deviendrait la langue du retour du cash à l’actionnaire? Les marchés européens sont en train de perdre un avantage que le Japon a pu conquérir avec l’aide d’une volonté politique visionnaire et assumée.

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