Wall Street se dope et on sait à quoi.
La séance de trading d’hier l’illustre à merveille qui voit le principal indice des semi-conducteurs (SOX) décoller de plus de 6%. Ce même SOX en avait perdu presque 6 mardi, il ouvre des gaps quasiment un jour sur deux, tentons de comprendre ce qui est en train de se produire sur ce secteur en particulier, qui influence tant Wall Street, particulièrement depuis le début du mois d’avril.
Le SOX est devenu le principal baromètre de l’appétit au risque du marché. C’est l’indice qui concentre à la fois l’IA, les semi-conducteurs, le momentum, les anticipations de capex (dépenses d’investissement) des géants du cloud, les taux longs, les flux d’options et l’âge du capitaine. On le constate, ça en fait un paquet de facteurs, tous susceptibles d’influencer la direction de l’indice, or lorsque le narratif change, même légèrement, les mouvements deviennent mécaniques et violents. Le puissant rebond du SOX observé hier s’explique par un retour massif de l’appétit au risque sur les semi-conducteurs, avec en tête d’affiche Intel (INTC +10,64%) dont le titre est recherché après l’annonce d’un partenariat avec Apple, mais aussi par l’apaisement autour du dossier Iranien, qui réduit les craintes sur le pétrole et l’inflation. Je note par ailleurs une importante activité liée à l’expiration trimestrielle des dérivés, oui c’était hier car Wall Street n’ouvrira pas ce vendredi (Juneteenth Day).
Du côté obscur de la force, les séances de baisse violente viennent du fait que le secteur est très cher, très détenu (crowded trade-pari embouteillé) et très consensuel. Après une hausse énorme depuis le printemps, il suffit d’un doute sur Broadcom, Nvidia, les dépenses IA ou les taux pour déclencher des prises de bénéfices brutales. Les gaps à l’ouverture viennent aussi du fait que beaucoup d’informations tombent hors séance américaine: résultats, guidances, restrictions Chine, commentaires sur l’IA, mouvements des futures, taux US, nouvelles géopolitiques.
Enfin, il y a probablement un effet de positionnement et d’options. Quand tout le monde est déjà exposé au même thème, les gérants vendent vite pour protéger la performance. Et quand les options sont très actives, les market makers doivent parfois acheter dans la hausse et vendre dans la baisse, ce qui accentue les amplitudes. C’est typiquement le genre de marché où les mouvements ne sont plus linéaires: on passe de «l’IA justifie tout» à «et si les attentes étaient trop élevées?», puis retour à «buy the dip», parfois en moins de 24 heures.
Résumons: le SOX ouvre des gaps et bouge de 6% dans les deux sens parce qu’il est devenu l’épicentre du marché actions. Il concentre le thème IA, des valorisations élevées, une forte présence des hedge funds et particuliers, beaucoup d’options et une sensibilité extrême aux taux et aux nouvelles macro. Ce n’est pas forcément le signe que ce marché haussier est arrivé à son terme, mais cela montre que ce crowded trade est devenu beaucoup plus instable et que la volatilité fonctionne désormais clairement dans les deux sens.
Wall Street est donc dopée aux semis et se laisse volontiers entrainer vers le nord hier soir, dans des volumes d’échanges en nette hausse. Le podium du jour du S&P500 (SPX) se compose de la tech, de la consommation discrétionnaire et des services de communication. L’énergie prend cher depuis quelques jours, déprimée par le repli du cours de l’or noir. Hier le marché préfère «liker» la détente entre les Etats-Unis et l’Iran tout en ignorant superbement la nouvelle posture faucon de la Fed, du moins sur la partie actions, les monnaies elles ne font pas l’autruche, j’y reviens. Le breadth du jour est bon, la volatilité repart au tapis, le VIX perd 11% à 16,4 et le SPX clôture pile sur le niveau de 7500 points (les adeptes de théories du complot qui pensent que ce niveau de clôture est peut-être influencé par l’échéance mensuelle des options ont très probablement raison).
C’est une toute autre ambiance qui prévaut sur les parquets de trading ce matin. On apprend que JD Vance n’a pas pris l’avion pour la Suisse, où il devait entamer des discussions avec l’Iran afin de concrétiser la signature de Versailles, rappelons ici que les deux parties se sont donné 60 jours pour atteindre cet objectif. Il n’en faut pas plus au marché pour se remettre à douter au sujet de ce dossier et se rappeler subitement que la Fed a changé de costume mercredi soir. C’est aussi le dollar qui ramène le joyeux royaume des actions sur terre. Depuis le discours de Kevin Warsh de mercredi soir, le billet vert a quasiment gagné deux figures contre l’euro, la paire évolue ce matin à 1,1444, elle se rapproche de sa zone de support 1,1411 – 1,1400. Le pétrole rebondit aussi, le baril de WTI Light Crude est de retour à 77,81 dollars, hier il est venu rebondir sur sa moyenne mobile à 200 jours, qui se situe à 73,97 dollars. Côté marché obligataire, le rendement du 10 ans reste stable, à 4,45%.
Mercredi soir l’or a dû sentir le vent du boulet de canon envoyé par Kevin Warsh. L’once recule encore ce matin, elle cote 4157 dollars et se dirige vers une troisième baisse hebdomadaire consécutive, pénalisée par le ton plus restrictif de la Fed et par le raffermissement du dollar. Les sorties des ETF se poursuivent pour la huitième séance d’affilée, avec des ventes nettes de 1,84 million d’onces depuis le début de l’année, soit la plus longue série de retraits depuis fin mars. Ce matin Goldman Sachs abaisse son objectif de fin d’année sur l’or de 500 dollars, à 4900 dollars l’once, en raison de la disparition des baisses de taux de son scénario central pour 2026 et de la détérioration de la demande des ETF. La banque new-yorkaise conserve toutefois une vision constructive à moyen terme. À l’inverse, la demande des banques centrales continue d’apporter un soutien de fond: selon une enquête du World Gold Council publiée cette semaine, 45% des 74 banques centrales interrogées prévoient d’augmenter leurs réserves d’or l’an prochain, la proportion la plus élevée depuis le début de cette enquête en 2018.
Rien de bien consistant à se mettre sous la dent au menu macro-économique de ce vendredi.
Selon l’agence Bloomberg, les autorités américaines s’interrogent sur la possible présence d’un équipement ASML en Chine. Siemens Energy étudie de son côté une cession de sa branche Transformation of Industry, une activité qui compte près de 17’000 salariés et a réalisé 5,7 milliards d’euros de revenus. Accenture chute de 17%, pénalisé par l’impact croissant de l’intelligence artificielle sur son modèle d’affaires. Amazon discute avec plusieurs entreprises en vue de leur vendre ses puces d’IA dédiées aux centres de données. Meta intensifie son lobbying auprès du Congrès afin d’obtenir une protection juridique contre les poursuites liées à la sécurité des enfants. Google juge insuffisantes les modifications apportées au projet de loi canadien sur les données. SpaceX obtient une notation investment grade assortie d’une perspective stable auprès des principales agences de crédit. Meta conclut par ailleurs de nouveaux contrats de capacité de calcul en IA avec Crusoe, spécialiste des centres de données, selon Bloomberg News. Moderna reçoit un avis positif de la FDA pour mFlusiva, son vaccin antigrippal à ARN messager.
Les gamers de tout le système solaire l’attendaient depuis 13 ans, c’est officiel Take-Two lancera les précommandes de GTA VI le 25 juin. L’attente autour de ce jeu mythique a pris des proportions presque absurdes: lorsque Rockstar a repoussé le lancement du jeu une énième fois en novembre de l’an passé, l’affaire est même arrivée jusqu’au Parlement polonais, où un député a qualifié le report d’«énorme scandale».
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent globalement en baisse. Tokyo grappille 0,28% à la cloche, Hong Kong et Shanghai sont fermées, Séoul égare 0,13% et le Nifty50 perd 0,84%. Wall Street n’ouvrira pas aujourd’hui mais le marché des futures n’a pas les moyens de se payer de longs weekends dans les Hamptons, il est donc au bureau et indique un repli de 0,4% lundi après-midi, d’ici là un nombre incalculable de choses peut se produire et, comme d’habitude, lorsque le chef d’orchestre de la finance mondiale est absent, c’est tout l’orchestre qui s’arrête de jouer.
«Dites donc Thérèse, c’est tout de même très calme. Un seul appel depuis 18h.»