Reiwa, la promesse d'une nouvelle ère

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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Le Japon vieillissant atteindra-t-il la «belle harmonie» que promet l'ère impériale de Reiwa?

 

Je suis arrivée étudiante au Japon dans la 63ème  et avant-dernière année de l’ère de Showa, le plus long et peut-être le plus contrasté des règnes de l’histoire de ce pays. J’ai été témoin des premières années de l’ère de Heisei, point culminant de la reconstruction et de la modernisation d’après-guerre, qui venait de le hisser au deuxième rang des puissances économiques mondiales. Et à mon grand étonnement j’ai appris que le Japon rythmait encore son histoire au fil des règnes de ses empereurs. Une pratique bien surannée pour certains. Une promesse de renouveau à chaque succession pour d’autres.

Signe des temps et du vieillissement de son peuple, ce n’est pas à son père décédé que le nouvel empereur Naruhito succédera le 1er mai prochain, mais au retraité Akihito. Comme pour son prédécesseur, et selon la Constitution de 1946, le nom de Reiwa (comme sa traduction officielle) a été soigneusement choisi par un comité de sages composé de représentants de l’Université, de la littérature, de la presse et des médias ainsi que du monde économique.

En décembre 1989 l’indice Nikkei touche les 39'900 points.
Il ne dépassera plus jamais les 25'000 points.

L’ère de Heisei qui se referme est déjà entrée dans l’histoire comme celle des «décennies perdues». Du moins aura-t-elle tenu ses promesses sur un point majeur, celui de «l’accomplissement de la paix». En 1989, l’année de son avènement, le Japon, à son apogée économique, est à la veille de l’éclatement  de la bulle financière, immobilière et économique dont il semble ne s’être jamais vraiment remis. En décembre 1989 l’indice Nikkei touche les 39'900 points. Il ne dépassera plus jamais les 25'000 points. Cette même année, un consortium japonais achète le Rockefeller Center, une compagnie d’assurances expose les tournesols de Van Gogh, et Sony Pictures investit Hollywood. Les voitures du pays ont déjà largement conquis le marché mondial. «Japan Inc» fait l’objet de nombreuses études. Le modèle industriel du «kanban[1]» se répand.

Pourtant, les années suivantes voient le Japon s’enfoncer dans la récession, puis une stagnation économique. La crise asiatique de 1997-1998 provoque une nouvelle crise. La Banque du Japon s’embarque dans une politique monétaire de plus en plus accommodante. La dépense et la dette publique augmentent sans frein.

Ces évènements sont amplifiés par le début du retournement démographique. Depuis le milieu des années 2000, la population japonaise se réduit. La part croissante des personnes âgées et même très âgées, dans le pays, accroît la mortalité tandis que le taux de natalité est un des plus bas du monde. Au rythme actuel, et sans modification majeure de sa politique migratoire, le pays ne devrait plus compter que près de 80 millions d’habitant d’ici 2050, contre un peu plus de 126 millions aujourd’hui. Forte baisse des investissements et de la productivité, sclérose des structures de gouvernance, tant au niveau de l’Etat que des entreprises, par le maintien des anciennes générations au pouvoir, tandis que la génération des 40/50 ans se trouve bloquée dans son ascension d’un côté et poussée par les millenials de l’autre. On meurt encore au travail au Japon (Karoshi), les inégalités hommes/femmes sont toujours criantes. Il faudra probablement plus qu’un nouvel empereur pour changer cette perte de vitalité.

C’est bien sûr l’émergence de la Chine qui a bouleversé
la donne en Asie, reléguant le Japon au rang de  fournisseur.

Enfin c’est la nature qui s’est douloureusement rappelée aux hommes. Le tremblement de terre de Kobe, puis le Tsunami du Tôhoku et l’accident de la centrale de Fukushima, mettent aussi en évidence l’impuissance, sinon la désorganisation des autorités japonaises face aux catastrophes. Les attentats du métro de Tokyo au gaz sarin, ont ajouté aux doutes de la population, plus critique et moins unie qu’elle n’y paraît vu de l’étranger. Car la répartition des fruits de la croissance s’est avérée plus inégale et derrière les statistiques de plein emploi, se cache davantage de précarité.

Le Japon, membre fondateur du groupe des pays du G7, présidera les rencontres du G20 cette année. Son  Premier ministre Shinzo Abe, au pouvoir depuis décembre 2012, avait promis de tourner la page du passé: en amendant la constitution de 1946; en relançant l’économie, en coordination avec la politique monétaire ultra accommodante de la Banque du Japon. Il s’apprête à relever une nouvelle fois la taxe à la consommation, pour la porter à 10% en octobre prochain, menaçant de voir la modeste croissance rechuter.  

Depuis le début des années 90, c’est bien sûr l’émergence de la Chine qui a bouleversé la donne en Asie et dans le monde, reléguant le Japon au rang d’un de ses principaux fournisseurs. Empire de la miniaturisation, le Japon a manqué le tournant de l’économie virtuelle et du développement sur le modèle de la Silicon Valley.

Ainsi le Japon est devenu un «soft power»
culturel et gastronomique prisé dans le monde entier.

Pourtant le Japon s’est aussi transformé et va de l’avant. Plus encore qu’auparavant, le pays s’est ouvert au monde, y redéployant ses chaînes de production. Le Japon est associé aux pays de l’ASEAN où investit massivement. En 2018, l’Union Européenne et le Japon ont signé un accord de libre-échange, destiné à lever les obstacles tarifaires et non tarifaires qui subsistaient entre les deux zones économiques, notamment dans le domaine agricole et les services. Le Japon est devenu une destination touristique prisée. En 2018, il a accueilli 31 millions de visiteurs. Il en attend 40 pour les JO de 2020, et pourrait pousser jusqu’à 60 millions en 2030. Le pays vient d’ouvrir un peu plus largement ses frontières aux travailleurs migrants, en leur offrant de meilleures conditions de séjour. Ses entreprises les plus emblématiques s’engagent dans les nouvelles technologies, le pays a embrassé la robotique et s’impose dans ce domaine.

Ainsi le Japon est devenu un «soft power» culturel et gastronomique prisé dans le monde entier. Surtout le niveau de vie par habitant reste bien au-dessus de celui de la région: la Banque mondiale estime le PIB par habitant à plus de 38'000 dollars alors qu'il n'est que de 8'000 en Chine.

Le déclin économique du Japon, face aux nouvelles grandes puissances économiques du monde, pour être inexorable n’en est pas moins relatif.  Mais cet affaiblissement ne résonne-t-il pas comme un avertissement pour la «vieille Europe»?  Face au vieillissement des populations – l’Allemagne elle aussi est en déclin – et face à la montée des autoritarismes, le rapprochement des deux zones économiques est aussi nécessaire que bienvenu.

 
[1] Méthode de gestion industrielle dite des «étiquettes» et «just in time» des commandes.