Europe: simple trou d’air ou début de récession?

Valérie Plagnol, Vision & Perspectives

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Le ralentissement de l’activité a été plus marqué que prévu l’an passé. A moins de deux mois des élections du Parlement, son destin lui échapperait-il?

Le spectaculaire redressement des marchés depuis le début de l’année ne suffira pas à rassurer totalement analystes et investisseurs, et encore moins à lever le voile sur les perspectives d’activité en Europe cette année. En 2018, le ralentissement de l’économie a été bien plus marqué que prévu. La demande intérieure a ralenti, mais surtout, elle a révélé que l’Europe était plus exposée au commerce mondial que ses grands partenaires économiques. Ainsi a-t-elle subi le contrecoup du ralentissement de la demande extérieure – venu de Chine notamment – et des mesures tarifaires mises en œuvre par les Etats-Unis. Les deux principaux partenaires commerciaux de l’Union, qui totalisent près de 30% de ses exportations, ont freiné leurs importations.

Le ciel européen s’est bien assombri. La production industrielle de la zone euro (hors construction) s’est contractée en fin d’année. Parmi ses membres, la locomotive allemande a été particulièrement touchée.  L’Allemagne est doublement affectée: ses exportations hors de l’Europe comptent pour plus de 28% du total des exportations de l’UE vers des pays tiers. C’est bien loin devant le Royaume Uni, l’Italie et la France, qui réalisent chacune juste un peu plus de 10% des exportations extra-européennes1. En 2018, le PIB allemand a enregistré une contribution négative de son commerce extérieur. Le secteur automobile qui pèse près de 14% du PIB et compte pour environ 18% de ses exportations, a été particulièrement touché l’an passé.  Ainsi le secteur a-t-il souffert de son retard à mettre en œuvre les nouvelles normes d’homologation des émissions polluantes d’une part, et de la contraction de la demande chinoise d’autre part.

Le reflux des prévisions doit beaucoup
aux effets d’acquis.

L’Italie a connu une récession technique en fin d’année. Les tensions sur le marché de la dette du pays, au lendemain des élections du printemps, ont pesé sur les conditions de crédit, notamment pour les entreprises. Le Royaume-Uni, se languit. Le rebond d’activité en ce début d’année n’est dû qu’à l’accumulation de stocks de biens en préparation du Brexit. La France a connu de son côté un profil d’activité perturbé en 2018. Après deux premiers trimestres décevants, l’activité a plutôt rebondi en fin d’année, malgré le déclenchement de la crise des «gilets jaunes» à partir de novembre.

Cela suffit-il à expliquer que l’on soit passé d’une croissance de 2,5% en 2017 à 1,8% environ en 2018 et une forte révision en baisse autour de 1% pour 20192? Mal extérieur? Mal intérieur? Rassemblons les suspects habituels et les autres.

Le reflux des prévisions doit beaucoup aux effets d’acquis. Si le point de départ de la mesure est faible, il pèsera sur la tendance à venir, c’est mécanique. D’autres facteurs entrent en ligne de compte: le commerce mondial décroît. L’OMC3 prévoit une décélération du commerce mondial cette année à seulement 2,6%, contre encore 3% en 2018. Ceci veut dire que la demande mondiale adressée à l’Europe continuera de ralentir. L’environnement international reste donc très incertain, marqué par le ralentissement de l’activité aux Etats-Unis comme en Chine. Aux Etats-Unis, les effets du stimulus fiscal s’estompent et les marges de manœuvre budgétaires de l’Administration sont limitées, du fait de son désaccord persistant avec le Congrès. La croissance chinoise, sous le coup de la politique de désendettement et de dépollution du pays, doit s’adapter aux sanctions tarifaires américaines. Le plan de relance annoncé ne peut qu’en atténuer les effets.

La situation semble un peu plus stable dans les économies émergentes,
même si certaines sont en contraction ou de grande fragilité.

Sur le plan intérieur, certains pays sont au plein emploi et souffrent du manque de capacités supplémentaires disponibles. Cette situation n’est pas forcément satisfaisante quand le taux de chômage reste encore à des niveaux élevés. Et pourtant, bon nombre d’entreprises signalent qu’elles ne trouvent pas la main d’œuvre nécessaire au développement de leur activité. A mesure que l’écart à la croissance potentielle se referme, l’économie reprend un rythme plus conforme à celle-ci (autour de 1,3% pour l’Europe). Cette baisse tendancielle s’ajoute aux incertitudes exprimées, ce qui devrait aussi contribuer à limiter le potentiel d’investissements de capacité.

Depuis le début de l’année, les indicateurs de confiance et d’activité donnent encore des signes très divergents: alors que le secteur manufacturier continue de baisser, les services et la construction rebondissent et indiquent toujours une progression. Depuis le début de l’année, les Banques Centrales ont modifié leurs discours plutôt radicalement. La Réserve Fédérale s’est mise au point mort. La BCE n’envisage pas de hausse de son taux directeur avant la fin de l’année. La Banque Centrale de Chine a repris le chemin de l’assouplissement des conditions de crédit. La situation semble un peu plus stable dans les économies émergentes, même si certaines – comme la Turquie – sont en contraction ou de grande fragilité (Argentine, Brésil). De plus, il ne fait guère de doute que les Etats apportent leur concours par des politiques budgétaires moins restrictives.

Alors, simple trou d’air ou début de récession plus prononcé? Il est clair que politiques et banquiers centraux ont pris la mesure du risque. Après une sortie d’hiver difficile, on pourrait donc compter sur une deuxième partie d’année un peu plus solide. Néanmoins, ces hypothèses restent entachées de nombreux doutes.  Les services résisteront-ils à la déprime industrielle? La consommation intérieure, continuera-t-elle de progresser grâce à l’amélioration du pouvoir d’achat des ménages, alors que l’emploi serait moins dynamique? Les Etats-Unis et la Chine, même s’ils concluent un accord commercial, n’ont-ils pas déjà infligé des dommages durables au commerce mondial? Le Royaume-Uni s’apprête-t-il à tomber du haut de sa falaise dans un «Brexit dur», qui n’épargnerait pas le continent?

A deux mois du renouvellement de nos représentants au Parlement Européen, il est à craindre que cet environnement économique n’exacerbe les tentations – aussi nocives soient-elles - de repli sur soi.

 

1 Source: Eurostat pour 2017
2 Je prends pour référence les statistiques d’Eurostat et les prévisions de l’OCDE
3 OMC, Organisation Mondiale du Commerce