La chirurgie robotisée à l'épreuve des marchés

Gérard Reber

5 minutes de lecture

Alors que l’IA offre de meilleures opportunités de croissance, les MedTech sont entrées dans un bear market dont elles peinent à s'extraire, résume Romain Bodinier d’AtonRâ Partners.

 

Depuis plus d'une décennie, Intuitive Surgical s'est imposée comme la référence mondiale de la chirurgie robotisée. Grâce à son système da Vinci, l'entreprise a bâti une position dominante dans un marché MedTech en forte croissance.

Pourtant, après des années de hausse quasi ininterrompue, le titre du groupe, implanté à Aubonne (VD) depuis 2006, traverse une période plus délicate. Depuis le début de l'année, l'action est passée d'environ 580 dollars à moins de 420 dollars.

Pour comprendre les raisons de cette forte correction et analyser plus largement le potentiel du secteur MedTech en 2026, nous avons interrogé Romain Bodinier, spécialiste des biotechnologies chez AtonRâ Partners.

Après une décennie de hausse quasi continue, l’action d’Intuitive Surgical traverse une période compliquée depuis le début de l’année. Qu’est-ce qui explique son récent recul?

De 2011 à 2023, le secteur de la MedTech s’est négocié avec une prime de valorisation par rapport au marché dans son ensemble, et même par rapport à la Tech. Ses barrières à l’entrée, considérées parmi les plus élevées du secteur de la santé, limitaient en effet le risque de substitution. Depuis 2023, le secteur est toutefois entré dans un bear market, les investisseurs ayant intégré le potentiel disruptif des médicaments contre l’obésité.

À cela s’ajoutent les menaces liées aux droits de douane, dont le traitement réservé à la MedTech reste encore incertain et continue d’inquiéter les investisseurs. Les coupes dans les remboursements et la couverture Medicaid & Medicare pourraient également peser sur les budgets des hôpitaux, principaux acheteurs de ces technologies.

Quelques acteurs, dont Intuitive Surgical, qui affichaient une croissance nettement supérieure à la moyenne du secteur, ont longtemps bénéficié de ce contexte. Les investisseurs s’y sont réfugiés, contribuant à une expansion significative de leur valorisation jusqu’à la fin de 2025.
L’émergence de concurrents crédibles, notamment chinois, les droits de douane, la hausse des coûts à l’exportation ou encore d’éventuelles restrictions commerciales pourraient peser sur les marges. Dans un environnement où la technologie et l’intelligence artificielle offrent de meilleures opportunités de croissance, l’action d’Intuitive Surgical fait donc logiquement face à une pression accrue.

Alors que de nombreux outsiders cherchent désormais à lui piquer des parts de marché, le règne d’ISRG est-il aujourd’hui menacé? 

Le marché est largement assez vaste pour tous, y compris des géants comme Medtronic et Johnson & Johnson (J&J). Aujourd’hui, moins de 1% des interventions chirurgicales dans le monde sont réalisées à l’aide de robots. La chirurgie robotisée reste donc clairement l’exception plutôt que la norme.

Ensuite, tous les acteurs ne sont pas en concurrence frontale avec Intuitive Surgical. Certains développent des solutions très spécialisées. C’est notamment le cas de Stryker dans l’orthopédie, de Procept BioRobotics dans le traitement de la prostate ou encore de Stereotaxis en électrophysiologie. Ces entreprises contribuent davantage à élargir le marché de la chirurgie robotisée qu'à concurrencer Intuitive Surgical.

Enfin, à la lecture du dernier rapport trimestriel, les affaires d’Intuitive Surgical sont toujours en plein boom avec une croissance du chiffre d’affaires de 23% sur un an. La croissance des procédures demeure également robuste, à +17% par an, ce qui suggère que le taux de pénétration du marché reste encore loin d'être saturé.

Une autre approche d’investissement consiste à s’intéresser aux sociétés qui contribuent à élargir le marché global de la chirurgie robotisée.

Quels sont, selon vous, les concurrents les plus sérieux à suivre, voire à considérer comme opportunités d’investissement?

Parmi les concurrents frontaux à Intuitive Surgical, ce sont probablement les acteurs chinois qu’il convient de suivre de près, et en particulier MicroPort MedBot, dont Atonra est d’ailleurs actionnaire. Son robot chirurgical Toumai a récemment dépassé le système Da Vinci d’ISRG en parts de marché sur le marché domestique chinois entre janvier et mai 2026. Cet essor s’explique notamment par un prix environ 30% inférieur à celui de son concurrent américain.

Si MicroPort MedBot parvient à reproduire ce succès à l’international, l’entreprise pourrait devenir un véritable challenger pour Intuitive Surgical. À ce stade, ni Johnson & Johnson ni Medtronic ne semblent en mesure d’offrir un avantage prix aussi significatif.

Une autre approche d’investissement consiste à s’intéresser aux sociétés qui contribuent à élargir le marché global de la chirurgie robotisée. C’est notamment le cas de Stryker dans l’orthopédie ou de Procept BioRobotics en urologie.

D’ici quelques années, la robotisation de la médecine sera-t-elle inéluctable?

Tous les indicateurs pointent effectivement dans cette direction. La chirurgie robotisée offre de nombreux avantages opérationnels: des interventions plus courtes, moins invasives et associées à un risque réduit de complications.  Des hospitalisations moins longues signifient des volumes et marges en hausse pour tous les acteurs de la chaîne et cela tout en améliorant la qualité des soins.

Est-il possible de mesurer les progrès réalisés par ces technologies au cours de la dernière décennie?

Les progrès peuvent être évalués selon quatre axes principaux:

  • Premièrement, les volumes ont connu une croissance spectaculaire. La base installée mondiale dépasse désormais les 11'000 systèmes da Vinci, tandis que plus de 20 millions de procédures ont été réalisées à travers le monde.
  • Deuxièmement, les avancées technologiques avec la miniaturisation des outils. Les systèmes sont devenus plus compacts avec l'apparition d'architectures modulaires et mobiles remplaçant progressivement les plateformes plus lourdes et plus rigides. À cela s’ajoute l'apparition du retour de force (haptique), qui n'existait pas il y a dix ans.
  • Troisièmement, les progrès se mesurent en termes de coûts. Désormais le coût d’un robot se situerait entre 15'000 et 29'000 dollars par année de vie ajustée sur la qualité (QALY) gagnée, soit sous le seuil de référence de 50'000 dollars pour être jugé économiquement rentable par le système de santé.
  • Enfin, avec la dernière génération de systèmes, comme le Da Vinci 5, les plateformes chirurgicales sont capables de générer des volumes à grande échelle de données exploitables pour alimenter des algorithmes d'intelligence artificielle destinés à améliorer l'identification anatomique, optimiser les flux opératoires et, à plus long terme, automatiser certaines tâches chirurgicales. À terme, l'automatisation pourrait constituer le principal levier de réduction des coûts dans les systèmes de santé et renforcer encore davantage la proposition de valeur économique de la chirurgie robotisée.

L’essor des IA génératives pourrait-il accélérer encore davantage ce basculement technologique de la médecine moderne? Sommes-nous à l’aube d’une révolution comparable, par exemple, à la découverte de la pénicilline? 

Oui et non.

Non, dans le sens où la découverte de la pénicilline a constitué une rupture thérapeutique immédiate. La chirurgie robotisée, assistée par l'IA ou non, s’inscrit davantage dans une logique d’amélioration progressive et capitalistique. Il en va de même pour le diagnostic où l’IA permet d’améliorer la détection précoce de nombreuses pathologies et de réduire certains taux d’erreur. Il s’agit d’une avancée majeure, mais pas d’une rupture thérapeutique.

Le constat est également similaire dans la découverte de médicaments. Malgré une décennie de recherches à l’aide d’IA dans la pharma, un seul composé est parvenu à atteindre la phase 3. À titre d’exemple, Isomorphic Labs, spin-off de Google DeepMind ayant récemment levé plus de 2 milliards de dollars, n’a pas encore conduit de programme jusqu’aux essais cliniques chez l’humain après cinq années de recherches.

Oui, en revanche, parce qu'il n'y a pas besoin d'un basculement soudain pour changer drastiquement nos standards de soin. Détecter une hypertension, un diabète, une fibrose hépatique ou certains cancers très en amont peut modifier radicalement le pronostic d’un patient. De même, réduire modestement le taux de complications postopératoires peut générer des bénéfices humains et économiques considérables à l’échelle d’un système de santé.

De manière contre-intuitive, les gains les plus rapides et les plus importants pourraient être administratifs. Les assurances, la gestion documentaire, la facturation ou encore les fonctions juridiques représentent aujourd’hui une part considérable des dépenses de santé. Aux États-Unis, ces activités administratives mobilisent près de 1 000 milliards de dollars par an et expliquent en partie pourquoi la santé est devenue le premier secteur d’emploi du pays.

La récente baisse d’Intuitive Surgical représente-t-elle une opportunité d’investissement?

Malgré son récent recul, le titre reste «cher» en matière de valorisation. Cela étant dit, Intuitive Surgical figure dans notre stratégie MedTech depuis son lancement en 2017 et continue de présenter de nombreux atouts. L’entreprise conserve une position de leader incontesté sur le marché de la chirurgie robotisée.

Dans l’investissement, il est souvent plus rémunérateur de s’exposer au leader d’un marché en forte croissance que de chercher systématiquement le futur acteur disruptif. Par ailleurs, les fondamentaux restent solides. L’exécution opérationnelle est impeccable, la croissance est là, la rentabilité est élevée et surtout le marché reste encore largement sous-pénétré, ce qui laisse entrevoir un potentiel de croissance important pour les années à venir.

Plus globalement, quelles sont aujourd’hui les tendances les plus attractives dans le domaine de la chirurgie et, plus largement, dans l’industrie médicale?

Une première se situe au niveau de la convergence entre la robotique, l’imagerie et l’intelligence artificielle. Les systèmes chirurgicaux ne se contentent plus d’assister le praticien pendant l’opération, mais génèrent des données permettant d’améliorer les résultats et la formation des chirurgiens. Car l’un des principaux défis de la chirurgie reste aujourd’hui l’hétérogénéité des pratiques et de l’expérience entre établissements, régions ou praticiens. À terme, l’assistance vidéo à l’aide de l’intelligence artificielle permettra d'avoir le meilleur de la chirurgie dans tous les centres en permanence.

Une autre tendance solide concerne le transfert progressif des interventions vers la chirurgie ambulatoire. De plus en plus d’actes autrefois réalisés à l’hôpital sont désormais pris en charge dans des centres spécialisés moins coûteux. Cette évolution augmente les capacités opératoires disponibles et la taille potentielle du marché, le tout avec une meilleur profitabilité pour tous les acteurs de la MedTech.

Enfin, nous sommes particulièrement optimistes sur l’avenir des technologies de diagnostic et de monitoring. Les progrès de l’intelligence artificielle permettent désormais d’exploiter de grandes quantités de données sur notre santé et d’en extraire des informations cliniquement pertinentes. Cette tendance se retrouve aussi bien dans les objets connectés grand public que dans les dispositifs médicaux sophistiqués, tels que les capteurs de glucose en continu, les tests de biopsie liquide destinés à détecter certains cancers ou encore les plateformes d’imagerie médicale assistées par IA. L’objectif est le même: agir beaucoup plus tôt sur de nombreuses pathologies.

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