Monnaie: le futur est déjà là

Christopher Smart, Barings

3 minutes de lecture

La pandémie a fait s’envoler le commerce sans espèces, mais les monnaies numériques vont bousculer bien plus que nos pièces et nos billets.


©Keystone

Il y a près d’un siècle, le gouvernement américain installait une colonie de lépreux sur les terrains de la ferme fruitière de Palo Seco, à quelques kilomètres de Panama City. Cette dernière comptait sa propre place, sa propre chapelle et…. sa propre monnaie. Comme dans de nombreux autres pays, les autorités de la zone du Canal de Panama était convaincues que l’introduction d’une monnaie distincte empêcherait la propagation de ce que l’on appelle désormais la maladie de Hansen, en décourageant par la même occasion tout projet d’évasion. 

Alors que les marchés prennent la mesure des nouvelles pressions inflationnistes dans le contexte de la reprise économique, force est de constater que la pandémie a largement accéléré la transition vers les modes de paiement numériques. A la crainte d’être contaminés au contact des pièces ou des billets de banque se sont ajoutées les mesures de confinement, largement favorables au commerce en ligne. Mais la pandémie a également précipité un changement dans la manière dont les gouvernements et les populations conçoivent l’argent, ce qui a le potentiel de créer autant d’opportunités pour les entreprises que de sérieux maux de tête pour les responsables politiques. 

Les stablecoins sont une catégorie de cryptomonnaie
qui fonctionne de manière très différente des autres.

C’est ici que se trouve peut-être la plus grande différence entre l’«ancienne» et la «nouvelle» normalité.

L’invention de la pièce de monnaie a été absolument révolutionnaire et a permis de faire évoluer le commerce au-delà du simple troc. Les premiers billets en papier, apparus en Chine au XIIe siècle déjà, ont servi à faciliter la conclusion de grosses transactions. Aux Etats-Unis, ce sont près de 8’000 villes, banques et églises qui frappaient monnaie à la veille de la Guerre de Sécession. L’intervention de l’Etat aura amené une plus grande sécurité et fiabilité dans le processus d’émission de la monnaie, mais aussi un plus grand nombre de règles pour en régir les contours.

De nos jours, le stockage numérique bon marché, les réseaux mobiles et la puissance des algorithmes permettent de transformer sa monnaie et ses dépôts bancaires en jetons numérisés qui en stockent et déplacent la valeur, sans les procédures et frais encourus par la gestion d’un compte. Trois formes de monnaie digitale attirent aujourd’hui la majeure partie de l’attention. 

Les cryptomonnaies, comme le bitcoin, font les gros titres à cause de leurs fortes oscillations de valeur et de leur prémisse philosophique stipulant que l’«on ne peut pas faire confiance à l’Etat». L’idée est qu’une devise, au nom exotique et à l’émission strictement contrôlée, peut garder une valeur bien plus stable que les dollars, yen et euros que les gouvernements impriment de manière effrénée. En parallèle, les registres qui gèrent et répertorient l’ensemble des transactions menées avec ces monnaies garantissent un anonymat complet aux utilisateurs. 

Les stablecoins sont une catégorie de cryptomonnaie qui fonctionne pourtant de manière très différente des autres. Les stablecoins sont en effet indexés sur des devises nationales préexistantes ou sur l’or. Le Projet Diem, anciennement connu sous le nom de Libra, en est l’exemple le plus connu grâce à son sponsor principal: Facebook. Ces monnaies mettent en avant les avantages de paiements sécurisés et bon marché, ainsi que d’un accès plus démocratique aux services financiers.  

Comme à leur habitude, les gouvernements ont mis du temps avant de se joindre au mouvement. Mais ils rattrapent aujourd’hui le temps perdu avec les monnaies numériques de banque centrales (MNBC). Ces dernières sont conçues pour combiner la familiarité et la confiance associée aux devises traditionnelles avec la facilité d’utilisation et les coûts avantageux des cryptomonnaies.

D’un côté, les Etats ne veulent pas perdre le contrôle dans un monde qui s’éloigne de plus en plus de l’argent physique. Mais les monnaies numériques sont aussi vantées pour leur capacité à intégrer au système financier les plus démunis et les personnes non bancarisées sans recourir aux coûts exorbitants des prêteurs sur salaire. Elles permettent également à tous les intermédiaires financiers – et à pratiquement tous ceux qui manipulent de l’argent – de réaliser d’énormes gains d’efficacité.  

Le nombre d’expériences menées à l’échelle mondiale
en matière de monnaie numérique est absolument renversant.

La Chine est célèbre pour avoir été le premier pays à se doter d'un «e-yuan», qui circulera dans une économie déjà largement numérisée mais qui dépend à l’heure actuelle de deux systèmes de paiement privés, Alipay et WeChat Pay. Le gouvernement a déjà amorcé la pompe pendant les vacances du Nouvel An lunaire en distribuant des «échantillons gratuits» dans le cadre d'une loterie-test, en amont d’un lancement plus important avant les Jeux olympiques d'hiver de Pékin l'année prochaine. Le projet répond également à une volonté politique de mieux contrôler les flux financiers internes au pays et, à terme, d’établir une alternative internationale au dollar qui ne serait pas soumise aux sanctions de Washington. 

A l’autre bout du spectre – en termes de taille, contrôle et même de météo – se trouve la Banque centrale des Bahamas, qui doit trouver le moyen d’acheminer leur argent à quelques 400'000 personnes, éparpillées sur 700 îles particulièrement exposées aux ouragans et dont la plupart ne possède pas de compte en banque. Ses «Sand Dollars» numériques permettent d’effectuer des paiements lorsque les réseaux bancaires sont perturbés et offrent différents niveaux de confidentialité selon l’importance de la transaction. 

Le nombre d’expériences menées à l’échelle mondiale en matière de monnaie numérique est absolument renversant, comme le relève l’Institut Monétaire Numérique de l’OMFIF (Official Monetary and Financial Institutions Forum). Chacune avec sa propre approche des questions épineuses que soulèvent ces nouvelles formes de monnaie. Comment concilier le besoin des Etats de prévenir et punir les activités criminelles et terroristes avec le désir croissant des populations de protéger au mieux leur vie privée? Comment combiner la stabilité et la confiance qui découlent d’un parrainage étatique avec une innovation qui vient du secteur privé et qui permet de transférer son argent rapidement et facilement? 

Les défis opérationnels sont encore plus difficiles à affronter. Si les particuliers déposent leur argent sur des comptes auprès de leur banque centrale, comment les banques commerciales vont-elles réunir les fonds sur lesquels adosser leurs prêts? Si les monnaies numériques sont distribuées par les banques, comment la politique de transmission monétaire évoluera-t-elle? Les monnaies numériques peuvent-elles payer des intérêts directement à leur détenteur? Et peuvent-elles faire payer des intérêts si les taux deviennent négatifs?

L'accélération provoquée par la pandémie signifie que les investisseurs mondiaux ne peuvent plus faire fi de ces questions. Le rôle des intermédiaires financiers sera considérablement perturbé si le commerce et l'investissement commencent à intégrer davantage de monnaies numériques. Entretemps, le concept même de valeurs refuge semble devoir changer, avec des marchés qui finiront par évaluer le e-yuan par rapport au dollar numérique que la Réserve fédérale américaine commence à envisager. Et si l’actif préféré des investisseurs ne devait pas se révéler à la hauteur de ces nouvelles alternatives, cela pourrait conduire à une reconfiguration importante des systèmes de paiements et des réserves monétaires mondiales. 

A lire aussi...