Les 10 chiffres à suivre

Christopher Smart, Barings

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Malgré la récente nervosité des marchés, le scénario central reste optimiste, à moins que...


©Keystone

Il y a d’un côté les investisseurs actions et de l’autre ceux qui préfèrent les obligations. Etant de nature optimiste, j’aime à croire que le potentiel de croissance et de hausse des bénéfices est général. Cependant lorsque les indicateurs sont au vert et les marchés en pleine effervescence, je tâche de prêter une oreille attentive à l’investisseur obligataire qui sommeille en moi et qui énumère toutes les bonnes raisons pour lesquelles les capitaux que j’ai placés pourraient ne pas être remboursés.

Les mesures de relance budgétaire, la politique accommodante de la banque centrale et l’arrivée des vaccins pointent toutes en direction d’une nette reprise de la plupart des activités, même si certaines séquelles resteront. Cette année semble donc placée sous le signe d’une vigoureuse reprise. Cependant, la prudence invite à surveiller les dix chiffres qui pourraient témoigner de la présence de grains de sable dans la mécanique économique.

Un (pour cent). Cet indicateur est le plus important. En effet, même s’il est difficile de prévoir jusqu’où les rendements des bons du Trésor américain à dix ans pourraient grimper, il est néanmoins certain que s’ils retombent à leur niveau d’avant la pandémie, alors la reprise sera plus compliquée.  Comme le soulignait récemment le président de la Fed, Jérôme Powell, la hausse des rendements reflète une amélioration de la situation, même si le chemin à parcourir est encore long. En revanche, leur baisse marquée, bien que naturellement favorable aux portefeuilles obligataires, refléterait une hausse inquiétante du nombre de nouveaux cas de COVID-19 ou encore le fait que les instruments monétaires et budgétaires sont inopérants, même lorsque leur utilisation est massive, globale et synchronisée. 

Le marché pourrait devenir hésitant si le soutien devait être ramené à 2’000 milliards
de dollars alors que 10 millions d’Américains sont encore au chômage.

Deux (mille milliards). Le Congrès américain s’apprête à se prononcer sur un plan de relance de 1’900 milliards de dollars, un montant qui pourrait être révisé à la baisse afin d’attirer davantage de voix républicaines. Par ailleurs, il semblerait que l'administration Biden envisage d’investir cette année 3’000 milliards de dollars supplémentaires dans les infrastructures et dans la lutte contre le changement climatique. S’il est très peu probable que le Congrès approuve la totalité de ce montant de 5’000 milliards de dollars, le marché pourrait devenir hésitant si ce soutien devait être ramené à 2’000 milliards de dollars alors que dix millions d’Américains sont encore au chômage.

Trois (partis). Alors que le parti républicain prépare la prochaine campagne électorale, les partisans de Trump et les militants traditionnels du parti sont engagés dans une lutte titanesque qui pourrait déboucher sur la création d’un troisième parti, une hypothèse qui n’est pas à ignorer. Or, si le multipartisme fonctionne bien dans de nombreux pays, aux Etats-Unis, un tel changement pourrait entraîner le chaos pour ce qui est de la gestion à court terme de l’économie.

Cinq (secondes). Si d’ici le mois de décembre prochain, c’est encore le délai nécessaire pour se décider à serrer ou non la main d’un passant, alors cela signifie que les séquelles du COVID-19 se manifesteront pendant encore un certain temps et que la reprise sera plus lente que prévu.

Il convient de se méfier d’une appréciation du dollar
ainsi que des rendements des bons du Trésor à 1%.

10 (pour cent de croissance). L’une des données chiffrées positives a été celle concernant la reprise des échanges commerciaux internationaux. Si l’on se réfère à cette «locomotive» qu’est la Corée du Sud, ses exportations de janvier ont progressé de 11% par rapport au même mois de l’année précédente (en avril dernier, elles avaient chuté de 25%) et elles continuent de dépasser les attentes. Et, étant donné leur bas niveau de 2020, elles devraient poursuivre sur cette lancée. Par conséquent, si leur progression venait à tomber au-dessous de 10, il serait temps de s’interroger sur la réalité d’une reprise généralisée.

25 (pour cent de droits de douane). L’ensemble des mesures prises par Donald Trump durant sa présidence a porté la proportion des taxes perçues sur les importations chinoises d’une moyenne de 3,1% à 19,3%. Joe Biden ne paraît guère pressé de revenir sur ces tarifs, mais il pourrait les réviser après consultation avec ses alliés en vue de mieux coordonner les politiques vis-à-vis de la Chine. Cependant, au vu de l'évolution de la situation à Hong Kong, Taïwan et dans la région du Xianjiang, l’humeur de Washington tend à s’assombrir et ceci représente un risque majeur pour la reprise. Par conséquent, il n’est pas impossible que les taxes sur les importations augmentent encore avant de reprendre le chemin de la baisse.

30 (mille dollars). Il n'existe aucun moyen de calculer la valeur intrinsèque du bitcoin, mais la forte hausse de cette monnaie depuis le début de l’année paraît refléter pour l’essentiel l’emballement du marché. Quel que soit le scénario envisagé, ses détenteurs devront affronter un parcours chaotique. Cependant, si le bitcoin devait repasser au-dessous de son niveau de début janvier, cela pourrait être le signe que d’autres actifs «à la mode» risquent également de rencontrer des difficultés. Il convient donc de se méfier d’une appréciation du dollar ainsi que des rendements des bons du Trésor à 1%.

Au vu de la nervosité du marché, il est assez ironique de constater
que ce sont les investisseurs obligataires qui croient le plus à la reprise.

50 (dollars). La reprise économique se traduit naturellement par une hausse des cours du pétrole, et l'OPEP pourrait envisager d'accroître l'offre lors de sa prochaine réunion (4 mars 2021). Mais si le pétrole retombe au-dessous de 50 dollars le baril, il conviendrait de s’interroger à nouveau sur la vigueur de la reprise au niveau mondial.

60 (pour cent d’occupation). Lorsque l’on s’efforce d'imaginer ce que «normalité» voudra dire après la pandémie, on s’interroge également sur les bureaux modèles post-vaccin. Serons-nous tous de retour dans nos bureaux d'ici Noël prochain ou leur taux d’occupation ne sera-t-il que de 50%? Tout ce qui s’approcherait de cette limite inférieure serait le signal d’une baisse marquée de la demande de biens immobiliers urbains, de voyages d'affaires et de ventes au détail. Les séquelles de la pandémie pourraient alors s’avérer nettement plus importantes et beaucoup plus persistantes que prévu.

100 (points de base). Le différentiel de rendement actuel entre les emprunts italiens et allemands est le reflet d’un scénario relativement optimiste dans lequel le nouveau premier ministre, Mario Draghi, parvient à imposer des réformes, à encourager l’investissement et à favoriser la croissance. En revanche, si ce différentiel s’accroît très fortement, cela pourrait vouloir dire que l’Italie va au-devant de problèmes et que l’Europe pourrait entrer dans une nouvelle phase de luttes intestines à propos de son avenir. 

Au vu de la nervosité actuelle du marché, il est assez ironique de constater que ce sont les investisseurs obligataires qui croient le plus à la reprise alors que ceux qui investissent en actions commencent à douter de la croissance des bénéfices à long terme. Mais si plus de quelques-uns des chiffres cités plus haut apparaissent sur les écrans, il conviendra alors de se pencher avec une attention accrue sur les risques de non-remboursement et de demander l’avis de son conseiller préféré en matière d’investissements obligataires. 

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