Qui va se charger du rééquilibrage des budgets?

Christopher Smart, Barings

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C’est la question que les investisseurs devront se poser au vu de la crise d’identité du parti républicain.


©Keystone

Au commencement de mes études d’économie et de politique, les enseignants parlaient de cycles et d’alternance. Le début de cycle était caractérisé par une abondance de dépenses publiques et de prêts à bon marché, une période qui durait jusqu’à ce que l’inflation redémarre et entraîne un resserrement des dépenses et une hausse des taux d’intérêt. Alors la croissance se ralentissait, les prix se stabilisaient jusqu’au redémarrage du cycle suivant. Parallèlement, côté politique, le balancier oscillait entre une gauche très généreuse en matière de dépenses publiques et une droite focalisée sur la stabilité des prix et l’équilibre des budgets.

Les métaphores ne sont certes jamais parfaites, mais aujourd’hui ces images de cycles et de balancier sont devenues inutiles et ne peuvent plus servir de repères aux marchés. Les investisseurs devraient se méfier de tout ce qui ressemble à une explication simple et directe. L’érosion du lien entre croissance et inflation fausse régulièrement le cycle et, du côté de la politique aux Etats-Unis, le balancier semble déréglé. 

Guerre des clans?

C’est précisément parce qu’inflation semble sous contrôle que l’accroissement massif des dépenses consenties en vue de relancer l’économie est de bon augure pour la reprise économique et les actifs à risque cette année. Mais alors que le parti républicain est en phase de reconstruction, les investisseurs ne vont pas tarder à s’interroger sur l’identité de celui qui, le moment venu, prêchera en faveur de l’équilibre budgétaire. 

L’équilibre sera redéfini en fonction de la capacité
de chaque camp à collecter des fonds. 

Les partis politiques évoluent naturellement d’une élection à l’autre, au gré des coalitions qui paraissent les plus efficaces. Ainsi, au cours du XXe siècle, les républicains sont passés du protectionnisme au libre-échange, alors que les démocrates ont migré du Sud au Nord. A l’heure actuelle, la bataille pour la définition de l’esprit républicain semble devoir se jouer entre les partisans de Trump et les défenseurs de la tradition. Ces deux clans s’opposent sur des questions d’une actualité brûlante qui vont de l’immigration à la politique en matière de climat en passant par les droits de la personne. L’équilibre sera redéfini en fonction de la capacité de chaque camp à collecter des fonds. 

Détérioration des alliances traditionnelles

Sur le plan de la politique économique, une enquête récente montre que la vision des électeurs de Trump contraste singulièrement avec celle qui est habituellement défendue par le parti républicain. Si, comme on pouvait s’y attendre, les 3/4 de ceux qui ont voté en faveur de la réélection du président sortant estiment que l’emprise de l’Etat est trop importante que les impôts sont trop lourds, ils sont en revanche très divisés sur les politiques à mettre en œuvre. Ainsi 45% d’entre eux estiment que «le gouvernement devrait garantir à chacun un minimum vital s'il travaille au mieux de ses capacités». Ils sont également 2/3 à penser que la sécurité sociale devrait être assurée, même si cela implique une hausse des impôts. En revanche, seule la moitié des personnes interrogées est d’accord avec le principe selon lequel la réduction de l’imposition des personnes riches contribue à la croissance générale de l’économie.

L’émergence de ce nouvel électorat a eu pour conséquence une détérioration de l’alliance traditionnelle entre les entreprises américaines et les républicains.  Si les entreprises ont directement pu bénéficier des lois de 2017 concernant les réductions d’impôt et l’emploi, en revanche, elles ont pâti des restrictions à l’immigration de personnel qualifié, du conflit commercial avec la Chine et même de la politique de Trump en matière de climat. Les dirigeants d’entreprise n’ont pas non plus apprécié le fait d’être pris à parti dans des conflits de type culturel, en particulier dans le contexte des manifestations contre le racisme et la violence armée qui ont eu lieu l’été dernier.

Les questions de l’équilibre budgétaire ou des nominations au conseil
des gouverneurs de la Fed n’ont jamais figuré en tête des priorités de Trump.

Les divergences d’opinions se sont encore accentuées après les élections, sans doute parce qu’il devenait plus aisé de se distancier d’un homme politique sortant. Ainsi la «Business Roundtable» a dénoncé les propos de Trump concernant «l’élection volée». Dans l’une de ses déclarations, la direction de la «National Association of Manufacturers» a qualifié l’occupation du Capitole de «séditieuse» et elle a suggéré de recourir au 25e amendement afin de démettre Trump de ses fonctions. Enfin, différents chefs d’entreprise ont prévu d’interdire les donations à des fins politiques.

L’équilibre budgétaire: le grand oublié

Bien que le programme fiscal et réglementaire de l'administration Biden suscite une grande nervosité, la Chambre de commerce des Etats-Unis soutient son plan de relance ainsi qu’une légère augmentation du salaire minimum. Et, plus étonnant encore, les partisans de Trump paraissent favorables à certaines dépenses publiques de type populistes. D’ailleurs, Trump lui-même avait attribué la perte des deux sièges de sénateurs de Géorgie au fait qu’en décembre, le chef des républicains, Mitch Mc Connell avait insisté pour ramener les aides directes aux particuliers de 2000 à 600 dollars.

Certains articles s’interrogent déjà à propos des futurs candidats républicains aux présidentielles de 2024. Cependant, ces élus potentiels font clairement montre de prudence au vu de la tourmente que traverse actuellement le parti. Même si depuis plusieurs années le credo républicain en faveur du maintien des déficits à un bas niveau est partiellement contesté, il est clair que les questions de l’équilibre budgétaire ou des nominations au conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale n’ont jamais figuré en tête des priorités de Donald Trump. Elles pourraient même totalement disparaître des programmes républicains à l’avenir.

Cela ne signifie pas pour autant que les républicains, et même les démocrates, qui s’inquiètent des prévisions budgétaires de l’Office du budget du Congrès soient peu nombreux. Il ne s’agit pas non plus de suggérer une absence de dissensions au sein du parti démocrate, elles viendront d’ailleurs au grand jour une fois que la lune de miel dont bénéficie actuellement Joe Biden s’achèvera. Mais le fait qu’un parti pour lequel la discipline budgétaire est essentielle ait perdu les élections donne une tout autre tournure au débat. Du point de vue de l’investisseur, cela signifie que, politiquement, l’Amérique de demain sera extrêmement différente de celle d’hier. Tenter de prévoir aujourd’hui quel parti soutiendra quelle politique risque de s’avérer aussi inutile que les modèles qui ont tenté d’établir un lien entre recul du chômage et hausse de l’inflation. Pour être précise, toute analyse devra s’efforcer d’identifier les coalitions d’intérêt existant au sein des partis, voire en dehors.

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