L’art de la négociation

Romain Part & Jade Bajai, Banque Internationale à Luxembourg (Suisse) SA

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Face aux annonces commerciales de Donald Trump, l’importance des fondamentaux et des perspectives à long terme.

Lorsque le président Trump a pris ses fonctions le 20 janvier, il était clair que la réduction du déficit commercial des Etats-Unis serait une priorité. Cela ne tient pas seulement à ses discours fréquents sur le sujet, mais aussi au fait que les Républicains détiennent actuellement l’une des majorités les plus étroites à la Chambre des représentants qu’une administration ait eue en un siècle. Cette situation oblige donc le président à recourir à des décrets exécutifs pour contourner les obstacles du Congrès. En conséquence, Donald Trump concentre ses premières décisions sur les enjeux géopolitiques, l'immigration et le commerce, contrairement à 2016 lorsqu'il avait débuté son mandat en agissant principalement sur l'économie intérieure fort d’un soutien législatif plus large à l’époque.

Bien qu’au lendemain des élections du 5 novembre 2024, les marchés avaient une idée générale de ce que Trump pourrait faire durant ses 100 premiers jours, la manière dont il agirait restait incertaine. La principale inquiétude résidait dans l’application potentielle d’un ensemble de droits de douane généraux, touchant sans distinction alliés et rivaux de l’Amérique. Trump imposerait ses tarifs douaniers avec la même gestuelle que Jackson Pollock éclaboussait ses toiles, créant ainsi des effets chaotiques. Il semble que Donald Trump soit en réalité en train de peindre par numéros, suggérant que, contrairement à une politique erratique et chaotique comparable à un acte de peinture abstraite, le 47e président américain suive un plan structuré et méthodique visant à imposer des taxes aux partenaires commerciaux des Etats-Unis sur la base de la réciprocité.

Si les messages de Trump peuvent sembler audacieux comme une peinture à l'huile, le passé a toutefois montré que le résultat peut parfois être dilué telle une aquarelle.

Entre-temps, les marchés se sont familiarisés avec cette approche, qui apparait à postériori plus mesurée et offre du temps pour la négociation. A ce jour, l’analyse du différentiel des droits de douane en vigueur révèle que les Etats-Unis appliquent généralement des taxes douanières inférieures à celle de nombreux autres pays, à l’exception notable de la Chine1. Si l’on se concentre sur les autres grands partenaires économiques de l’Amérique, on observe que les écarts sont toutefois relativement modestes, notamment avec l’Union européenne et le Japon. Cela suggère que l'impact global pourrait finalement être limité. Pour l’instant, les marchés semblent percevoir ces premières annonces draconiennes, dont l’agenda reste évolutif, comme une base à partir de laquelle Trump peut initier des discussions. Parmi les droits de douane annoncés ces dernières semaines, seuls les 10% à l’encontre des importations chinoises ont effectivement été mis en œuvre à ce jour, Trump précisant ensuite qu’un accord commercial avec la Chine restait «possible». Les taxes annoncées sur l’aluminium, l’acier, à l’encontre du Canada, du Mexique ou de la Colombie ont en revanche tous été repoussés, laissant finalement du temps pour que des concessions soient négociées.

Trump 2.0 semble en tout cas remettre en cause les normes et systèmes établis qui sous-tendent la gouvernance américaine et entraînera sans doute un redéploiement des chaînes d'approvisionnement mondiales. Dans ce contexte, investir de manière précipitée au gré des annonces commerciales peut représenter un risque. La Réserve fédérale semble d’ailleurs elle-même dans l’attente de plus de clarté. Le principal problème réside dans le fait que si l'incertitude actuelle venait à persister trop longtemps, la confiance des entreprises, l’investissement et in fine l’activité économique pourraient en pâtir. Pour les mois qui viennent, les investisseurs auront donc la tâche difficile de se concentrer sur les fondamentaux tout en intégrant une communication peu conventionnelle de la nouvelle administration américaine. Si les messages de Trump peuvent sembler audacieux comme une peinture à l'huile, le passé a toutefois montré que le résultat peut parfois être dilué telle une aquarelle. Lui-même a écrit dans The Art of the Deal2: «je ne m'attache jamais trop à un seul contrat ou à une seule approche. Pour commencer, je garde beaucoup de balles en l'air car la plupart des deals échouent, peu importe combien ils semblent prometteurs au départ.» Distinguer le bruit du signal sera donc essentiel dans une stratégie d’investissement à long terme.


1 https://www.fitchratings.com/research/sovereigns/us-reciprocal-trade-policy-widens-range-of-potential-tariff-outcomes-18-02-2025
2 Donald J. Trump & Tony Schwartz, Trump: The Art of the Deal, Random House, 1987

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