Eviter les actions américaines et le dollar

Emmanuel Garessus

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Mathieu Savary, de BCA Research, privilégie les actions européennes, japonaises et émergentes, mais pas les américaines.

 

Les marchés financiers ont grappillé quelques points depuis le début de l’année, notamment les marchés émergents et les titres européens, alors que les indices américains stagnent et même reculent si leur rendement est calculé en francs suisses. Les signes de consolidation se multiplient en cette fin février. Dans ce contexte, Mathieu Savary, chef stratégiste auprès de BCA Research, répond aux questions d’Allnews:

Quels sont les principaux risques de marché?

Le débouclage du Carry trade sur le yen fait partie des principaux risques pour les marchés. La Banque du Japon subit de notables pressions pour augmenter ses taux, en réponse à la hausse de la prime de terme qui résulte des tendances inflationnistes crées par une politique monétaire trop accommodante et une hausse excessive des dépenses budgétaires. Cela devrait provoquer une hausse du yen dès l’été et notamment au troisième trimestre. Le débouclage du Carry trade risque alors de se matérialiser.

Si l’on avait dit il y a un an que les taux longs japonais atteindraient 4% au début 2026, on en aurait déduit l’imminence d’une crise. Si celle-ci n’est pas survenue, est-ce en raison de taux courts négatifs en termes réels?

Oui, c’est la principale raison. Les taux obligataires sont eux-mêmes négatifs en termes réels jusqu’à une échéance de 5 ans. Les taux réels à 10 et 30 ans restent très inférieurs à ceux que les investisseurs rencontrent aux Etats-Unis et en Europe. Il faut que les taux remontent en termes réels avant qu’une réaction ne survienne. Pour l’investisseur, la question porte sur le moment auquel ce risque se concrétisera.

Quels investissements recommandez-vous pour 2026?

Nos préférences pour 2026 vont aux actions européennes, japonaises et émergentes, et non aux américaines, en raison des tensions en Iran et de leurs tendances à la consolidation, en particulier dans les groupes de logiciels. 

En cas de correction des actions européennes, japonaises ou émergentes, nous la considérions comme une opportunité d’achat.

Comment se positionner si les monnaies japonaise et chinoise s’apprécient? Les actions asiatiques ne devraient-elles pas en souffrir?

Les actions pourraient en souffrir, mais cela dépend du rythme de leur baisse par rapport à l’euro. Certes, si le débouclement du Carry Trade sur le yen est rapide, les actions japonaises baisseraient nettement. Mais si la hausse du yen est progressive, les actions s’apprécieraient aussi en euros. 

Nous pensons en effet que l’économie japonaise se porte mieux et que les efforts se multiplient de restructuration des entreprises. Le nombre de fusions et acquisitions est en hausse, ainsi que les transactions de Leverage Buy-out, ce qui signifie que les entreprises zombies sont progressivement rachetées par leurs concurrentes et que les surcapacités diminuent. 

Enfin, les groupes japonais sont depuis 2021 passés d’émetteurs de nouvelles actions à une phase de rachats nets de leurs actions. Les rachats d’actions augmentent même plus rapidement au Japon qu’aux Etats-Unis. Il existe un soutien structurel en faveur du Japon qui ne peut être menacé que par la fin du Carry Trade. Le potentiel haussier est moins élevé pour les actions européennes, mais le risque est aussi plus fable en Europe.

«Le débouclage du Carry trade sur le yen fait partie des principaux risques pour les marchés.»

Quelle classe d’actifs faut-il éviter cette année?

Au premier semestre, toutes les classes d’actifs profitent de l’abondance de liquidités. Mais dans une perspective à 12 mois, la classe d’actifs que nous évitons est celle des actions américaines et le dollar.

L’automne dernier, vous anticipiez des tendances désinflationnistes en Europe. Sont-elles encore présentes?

Oui, les tendances désinflationnistes persistent en Europe. La hausse des salaires est basse, l’euro s’est apprécié notamment vis-à-vis de la monnaie chinoise, et la hausse des prix de l’énergie, après une hausse du gaz en début d’année, s’est assagie rapidement. L’inflation européenne devrait rester significativement en-dessous de la cible visée par la BCE. Nous pensons que les taux directeurs devraient davantage diminuer que ne l’anticipent les marchés. Je m’attends à une ou deux baisses de taux cette année.

La succession de Christine Lagarde conduira-t-elle à une BCE plus restrictive?

Les deux principaux candidats à la succession sont Klaas Knot (Pays-Bas) et Pablo de Cos (Espagne). Ils sont probablement moins accommodants (dovish) que Christine Lagarde, en particulier Klaas Knot. Christine Lagarde a annoncé qu’elle quittera ses fonctions avant octobre 2027. Il lui reste suffisamment de temps pour réduire encore une fois les taux directeurs. 

A court terme, rien ne change pour les marchés. A long terme, il est difficile de prévoir quel candidat s’imposera. Et, par ailleurs, l’économie européenne a commencé à s’attaquer à ses principaux points critiques, si bien que la succession ne changera pas vraiment les fondamentaux du Continent. Que ce soit Knot ou de Cos, une remontée des taux est probable par la suite.

Qu’en est-il de la croissance économique?

La croissance économique mondiale semble s’accélérer, à l’image des entrées de commandes ainsi que des statistiques économiques suédoises, traditionnellement un indicateur avancé du cycle industriel mondial. Dans cet environnement, l’économie européenne devrait éviter le risque de récession en 2026.

Est-ce que l’UE s’accordera pour prendre des mesures protectionnistes contre la concurrence chinoise?

Les risques augmentent fortement, mais leur mise en oeuvre est incertaine. L’une des causes de l’énorme excédent commercial chinois provient de la forte sous-évaluation du renminbi. Nous pensons qu’au moment où la demande intérieure chinoise demeure atone, les autorités chinoises privilégieront l’accès des produits chinois aux marchés étrangers et provoqueront une hausse du renminbi en 2026. Ce sera un fait majeur parce que cela réduira les pressions désinflationnistes en Europe. 

Si le yen s’apprécie plus tard cette année -ce qui est notre scénario- la concurrence japonaise se réduira aussi en Europe.

Quels secteurs privilégiez-vous en Europe?

Nous privilégions toujours les financières, dans une optique à plusieurs années, et les industrielles. Certes l’euro devrait s’apprécier, mais probablement moins qu’en 2025. Et s’il devait baisser par rapport au renminbi et au yen, les valeurs industrielles européennes devraient davantage en profiter que des risques liés à la baisse du dollar, du fait d’une concurrence industrielle plus marquée avec l’Asie. 

Les entreprises industrielles européennes profitent aussi d’un cycle séculaire des biens d’équipement dans le monde occidental.

Quelle est l’étendue du risque dans le private equity après les annonces de Blue Owl de réaliser 1,4 milliard d’actifs?

Les marchés privés sont en correction aux Etats-Unis depuis quelque temps. Leur problème est partiellement lié à ceux du secteur des logiciels. Des sociétés telles que Blue Owl ont investi massivement dans les logiciels en 2021 et 2022, et à des prix exagérés. Nous sommes dans une phase d’ajustement après ces investissements. La pression baissière persiste mais les valorisations commencent à devenir plus attrayantes dans ce secteur. 

Pour moi, un risque persiste parce qu’une grande partie de la nette hausse des prêts aux Etats-Unis a été enregistrée dans une catégorie assez obscure dite «Non Depositary Financial Institutions», laquelle regroupe ces marchés privés. Cette phase de correction est à suivre de près, en particulier si les actions de logiciels ne parvenaient pas à se stabiliser à court terme. Le marché craindra alors un risque pour les banques. La taille de ce secteur est heureusement relativement modérée.

Que pensez-vous des actions de logiciels?

Nous avons assisté à une exagération à la hausse de ce secteur ces dernières années, y compris en termes d’investissement et d’emploi. Finalement, l’IA est comprise comme un catalyseur des tensions pré-existantes.

Préférez-vous investir dans un groupe industriel français comme Schneider ou Microsoft?

A court terme, je préférerais Microsoft à Schneider. A 12-18 mois, plutôt des actions industrielles comme Schneider.

Nous assistons à un rebond des actions de matières premières. Et-ce un nouveau cycle?

Oui, la hausse des matières premières envoie un message important. Les gains exceptionnels de l’or ont formé une première phase du cycle des matières premières. Ses gains ont été liés e aux craintes monétaires (Debasement du dollar), aux achats des banques asiatiques succédant à la confiscation des réserves russes en 2022 et l’or a souvent été la première matière première à s’apprécier lors d’un nouveau cycle des matières premières. 

Je pense que nous sommes maintenant dans un cycle haussier des Commodities en lien avec celui des investissements en biens d’équipement dans les économies occidentales. Ce rebond profite aussi d’une conjoncture mondiale plus soutenue.

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