Depuis un quart de siècle, la banque se transforme à un rythme inédit. Les besoins professionnels ont évolué au gré des bouleversements réglementaires, des crises financières, des avancées technologiques ou encore des attentes croissantes des clients en matière de transparence. Dans ce contexte, la formation n’est plus une simple étape en début de parcours professionnel, mais un processus continu.
Association à but non lucratif gouvernée par les banques romandes, l’Institut Supérieur de Formation Bancaire (ISFB) a pour charge de préparer les professionnels de la branche à ces transformations. «Face à des acteurs globaux qui déploient des contenus standardisés, notre force est l’ancrage. Nous connaissons les banques romandes, leurs métiers, leurs contraintes, leurs collaborateurs», souligne son CEO, Mathias Baitan. Avec lui, nous évoquons le rôle crucial de la formation dans le secteur bancaire. Entretien.
Au sortir d’un quart de siècle de crise et de bouleversements réglementaires, numériques ou encore liés à la relation clientèle, comment les besoins en formation ont-ils évolué au sein de la place financière suisse?
Je les distinguerais en quatre vagues principales dont la première serait purement réglementaire. Depuis 2008, le métier bancaire a vu s’intensifier les questions de conformité, de fiscalité internationale, d’exigences prudentielles ou encore de gestion des risques. Les banques ont dû adapter leurs pratiques, leurs contrôles et leurs équipes — et donc former. La compliance est sortie des services spécialisés pour devenir une culture professionnelle beaucoup plus large.
«Dans la finance comme dans la médecine, on ne peut plus exercer pendant trente ans uniquement avec ce que l’on a appris au début de sa carrière.»
La deuxième vague est liée à l’introduction de la LSFin. Elle a fait évoluer les besoins en formation des conseillers, en particulier dans le domaine de la gestion de fortune. La certification SAQ en est l’expression la plus visible. Quant à la troisième, elle est davantage technologique. Elle porte sur la gestion des données, l’intelligence artificielle et les nouveaux outils de travail.
Une quatrième vague se dessine déjà aujourd’hui: celle de l’adaptabilité permanente. Savoir gérer l’incertitude. Décider lorsque la règle ne dit pas tout. Utiliser l’intelligence artificielle sans se laisser réduire par elle. Paradoxalement, cette évolution nous oblige à nous former davantage à la technique qu’auparavant.
Ce qui est le plus frappant est qu’aucune de ces vagues n’a remplacé la précédente. Elles se sont ajoutées les unes aux autres. Alors que tout s’accélère, la formation n’est plus un simple jalon de départ: elle est devenue un processus continu.
Comment évaluez-vous la qualité des programmes de formation dits classiques — CFC ou universitaires? Sont-ils adaptés aux besoins de la place financière suisse?
Les deux voies sont de très bonne qualité, mais elles ne forment pas de la même manière. Le CFC incarne l’une des grandes forces du système suisse: une formation professionnelle initiale solide, proche du métier, qui transmet une culture du travail, une première compréhension du client et la capacité d’entrer rapidement dans la pratique.
La voie académique forme autrement. Elle développe le recul, la capacité d’analyse et la vision d’ensemble, ainsi que l’aptitude à poser un problème et à relier les disciplines. Les deux voies ouvrent des perspectives sans pour autant enfermer dans une trajectoire. Aucune n’est supérieure à l’autre, et le système suisse de formation offre des passerelles entre elles.
J’ai toutefois un regret: la formation professionnelle supérieure a perdu en lisibilité. La maîtrise fédérale, qui a longtemps représenté le sommet de cette voie, est aujourd’hui moins présente dans les esprits. Dans le même temps, les CAS et les DAS proposés par les hautes écoles ont gagné en visibilité. Ces formations ont toute leur valeur, mais elles ne relèvent pas du même système que les brevets, les diplômes fédéraux et les titres reconnus dans le cadre du Secrétariat d'Etat à la Formation, à la Recherche et à l'Innovation (SEFRI).
L’introduction, dès le 1er octobre 2026, des compléments de titre «Professional Bachelor» et «Professional Master», dans le cadre de la modification de la loi fédérale sur la formation professionnelle et de son ordonnance, vise justement à mieux positionner la formation professionnelle supérieure. C’est une évolution importante. Elle ajoutera toutefois, au moins dans un premier temps, un niveau de lecture supplémentaire pour les employeurs, les candidats et les familles. Notre rôle sera donc d’expliquer et accompagner cette évolution.
Comme en médecine, la finance appelle-t-elle aujourd’hui à une formation continue?
Votre analogie me paraît juste. Dans la finance comme dans la médecine, on ne peut plus exercer pendant trente ans uniquement avec ce que l’on a appris au début de sa carrière. Les règles, les outils et les pratiques changent. La formation continue n’est donc plus un supplément éventuel: elle fait désormais naturellement partie du métier.
Pour autant, cela ne signifie pas que tout se vaut, ni que l’on puisse remplacer un cursus solide par une addition de petites formations. Bien au contraire. Plus que jamais, la banque exige un socle robuste: une véritable littératie financière, une compréhension des produits, des risques, du client, du cadre réglementaire et des mécanismes économiques. Ce socle devient même plus important encore avec l’intelligence artificielle.
Mais attention: apprendre, ce n’est pas simplement recevoir une information. C’est y consacrer du temps, se confronter à des cas pratiques, faire des erreurs, comprendre pourquoi elles se sont produites et en tirer des enseignements. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut s’élever dans sa manière de penser et d’exercer un métier.
Les parcours modulaires — micro-certifications, CAS, formations courtes — sont-ils dès lors en train de remplacer les cursus traditionnels?
Dans le domaine bancaire, lorsque l’on parle de micro-certifications, on fait plutôt référence à des formations substantielles, qui s’étendent souvent sur cinq à quinze jours. Il ne s’agit pas de formats de deux ou trois heures. Les modules de quelques heures peuvent être utiles pour sensibiliser ou informer, mais ils ne permettent pas de développer une compétence en profondeur.
L’accumulation de formations courtes ou de micro-certifications n’a pas la même valeur dans la banque que dans certains métiers très techniques, où l’on peut rapidement apprendre à utiliser un outil précis. La banque exige une compréhension plus globale. Elle oblige à relier le droit, le risque, la relation client, les marchés, la fiscalité, la technologie et la responsabilité professionnelle. Le risque du tout-modulaire, c’est la fragmentation: voir des collaborateurs accumuler les attestations sans véritablement construire un métier.
Est-il toujours pertinent de privilégier des formations généralistes, notamment sur le plan universitaire, ou faudrait-il favoriser des modèles de plus en plus spécialisés?
Je ne crois pas à l’opposition entre généralistes et spécialistes. Les compétences les plus spécialisées sont souvent celles qui vieillissent le plus vite. Elles dépendent d’un outil, d’une réglementation ou d’un état du marché. Les compétences plus générales résistent mieux au temps: comprendre un bilan, raisonner dans l’incertitude, écrire clairement, dialoguer avec les spécialistes du droit, de la conformité ou de la donnée, ou encore avec le client.
Nous avons publiquement posé cette question dans le domaine de la donnée: faut-il recruter des informaticiens que l’on forme ensuite à la banque ou des spécialistes de la finance que l’on forme au numérique? Les établissements ne répondent pas tous de la même manière. Et c’est très bien ainsi. La réponse dépend de leur stratégie, de leurs métiers et de leur culture.
Ma conviction est simple: la spécialisation reste nécessaire, mais elle doit être réversible. On se spécialise pour un temps, en s’appuyant sur un socle qui permet ensuite de se respécialiser. La formation généraliste n’est donc pas un luxe académique. C’est une protection contre l’obsolescence.
Comme d’autres secteurs, le monde bancaire redoute-t-il de devoir faire face à une pénurie de talents?
Pas au sens d’une pénurie généralisée. La place financière, en Suisse romande, dispose d’un vivier de professionnels très bien formés et reste attractive, tant pour les jeunes générations que pour les profils expérimentés. Mais il faut regarder la situation plus finement. Certains métiers peuvent connaître des tensions ponctuelles: le crédit, la gestion des risques, la cybersécurité, la conformité ou encore certaines fonctions très techniques. Je ne crois toutefois pas à une pénurie durable.
Le véritable enjeu se situe davantage dans la transmission. Dans les années à venir, une génération de professionnels très expérimentés quittera progressivement le marché du travail. Avec elle partiront des savoirs construits dans la durée, parfois difficiles à formaliser et, par conséquent, à remplacer rapidement. Mais heureusement cela s’anticipe.
Avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle, les compétences technologiques sont-elles en passe de devenir plus essentielles que les compétences purement financières?
Je ne crois pas que l’on puisse opposer les deux. Le financier de demain devra maîtriser encore mieux ses fondamentaux. C’est même la condition pour utiliser correctement l’intelligence artificielle. Plus les outils produisent vite, plus il faut savoir juger rapidement. Et pour y parvenir, il faut des bases solides.
Mais cela ne suffira plus. Le professionnel de la finance devra devenir, en quelque sorte, à la fois économiste, informaticien et psychologue. Economiste, parce qu’il devra comprendre les mécanismes et cycles de marché, les risques, les équilibres macroéconomiques ainsi que leurs effets sur les clients. Informaticien, parce qu’il devra savoir travailler avec les données, les outils numériques, les systèmes d’aide à la décision et l’intelligence artificielle. Il ne devra pas nécessairement savoir coder, mais il devra comprendre ce que les outils font, ce qu’ils ne font pas et comment les utiliser pour démultiplier sa productivité.
Psychologue, enfin, parce que la banque reste une activité fondée sur la relation. Il faudra comprendre les comportements, les peurs, les attentes, les biais et les réactions, tant des clients que des équipes. Dans un environnement saturé d’informations, la compétence ne consistera pas seulement à produire plus vite. Elle consistera aussi à réguler les flux: flux de données, flux de décisions, flux émotionnels et flux relationnels.
Donc oui, les compétences technologiques deviennent indispensables. Mais elles ne remplacent pas les compétences financières. Elles obligent, au contraire, à les maîtriser plus profondément. Le professionnel qui fera la différence sera celui qui saura relier ces trois dimensions: comprendre la finance, utiliser la technologie et ajuster son interaction avec les autres.
Quelles seront les compétences les plus critiques pour les professionnels de la banque au cours des deux prochaines décennies?
Sur vingt ans, je préfère rester prudent. On peut faire des projections à court terme à partir de tendances déjà visibles. Au-delà, on entre dans un autre exercice où il ne s’agit plus d’annoncer ce qui va arriver, mais de construire plusieurs scénarios sérieux pour aider les établissements à décider et s’adapter. C’est d’ailleurs notre mission d’observer, de confronter les regards ou encore de gérer les discussions entre les banques, les experts métiers, les chercheurs et autres professionnels de terrain.
Si plusieurs travaux seront publiés prochainement par l’Observatoire ISFB des compétences, en se basant déjà sur plusieurs entretiens menés avec des banquiers, plusieurs lignes ressortent déjà très clairement. A commencer par la solidité technique. Le métier bancaire ne va pas devenir moins exigeant. Au contraire. Plus les outils accélèrent l’accès à l’information, plus il faut des professionnels capables de comprendre ce qu’ils lisent, ce qu’ils produisent, ce qu’ils valident et ce qu’ils recommandent.
L’intelligence artificielle générative ne transforme pas seulement les outils: elle interroge aussi la charge de travail, le technostress, le sentiment de compétence, l’autonomie et la capacité de jugement.
Quid des aspects relationnels propres au monde bancaire?
Les dirigeants que je rencontre reviennent souvent à cette idée: la banque reste un métier de confiance. La technologie peut accélérer, comparer et synthétiser. Mais elle ne construit pas une relation dans la durée. Elle ne comprend pas un client dans son histoire, ses hésitations, ses projets et ses contradictions.
A cela s’ajoute une capacité nécessaire à s’adapter mais aussi à faire des choix. Dans la banque, les décisions se prennent rarement avec une information parfaite. Il faut composer avec des contraintes réglementaires, des risques, des délais, les attentes des clients et des arbitrages internes. Quant à cet aspect d’adaptabilité, il n’est pas qu’un simple slogan RH, mais une compétence professionnelle réelle.
Lorsque j’échange avec nos experts et nos chargés de cours, ils ajoutent une chose importante: les compétences de demain ne seront pas seulement nouvelles, mais très souvent anciennes et portées à un niveau supérieur. Mieux comprendre les données. Mieux écrire. Mieux expliquer. Mieux écouter. Mieux transmettre. Mieux coopérer entre les fonctions.