L’enfant terrible du Pacifique

Bruno Jacquier, Altitude Investment Solutions

3 minutes de lecture

El Niño est de retour et ce sont la dette émergente et la chaîne agroalimentaire qui seront en première ligne.

© Keystone

 

Au XIXe siècle, les pêcheurs de la côte péruvienne avaient baptisé le courant chaud, qui venait réchauffer leurs eaux et vider leurs filets à l’approche de Noël, du nom de l’enfant Jésus, «El Niño». L’enfant a grandi, et il est de retour. Le «phénomène océanographique cyclique pseudo-périodique», dont l’intensité se mesure par l’anomalie de température du Pacifique équatorial (cf. graphique 1), a été officiellement confirmé par l’agence océanique et atmosphérique américaine. Depuis, la probabilité d’un épisode très fort cet hiver est passée de 63% à 81%. Quant à sa puissance, elle pourrait être l’une des plus remarquables depuis 1950. Pire encore, le phénomène devrait s’éterniser jusqu’au printemps 2027, avec un pic thermique entre octobre et décembre. La question n’est donc plus de savoir si l’enfant fera des siennes, mais avec quelle violence.

Les colères d’El Niño laissent des cicatrices durables. Selon une étude publiée dans la revue Science, l’épisode de 1982-83 avait amputé les revenus mondiaux de 4100 milliards de dollars sur les cinq années suivantes et celui de 1997-98 de 5700 milliards, l’essentiel du fardeau pesant sur les pays tropicaux. En 2023-24, le canal de Panama avait dû réduire ses transits de 36 à 25 navires quotidiens, allongeant l’attente jusqu’à 21 jours. Cette fois, il ne sera pas nécessaire d’attendre l’hiver pour mesurer les premiers dégâts. Plus de 20 pays émergents sur les 66 principaux ressentent déjà ses premiers effets, dont 8 sévèrement, et ils pourraient être 35 au plus fort de l’hiver. Au Pérou, les captures d’anchois se sont effondrées de 97% sur un an, avant même le paroxysme de l’épisode. La pêche a reculé de 71% sur le seul mois de mai, la production de farine et d’huile de poisson de 80%, effaçant un demi-point d’activité nationale. En Inde, la mousson du sud-ouest a débuté avec un déficit de pluies de près de 40% par rapport à la normale. Le riz et l’huile de palme pourraient voir leurs prix s’envoler de 50% à 100% d’ici l’été 2027. La production sucrière du Brésil et de la Thaïlande pourrait reculer de 10%, alors que l’Inde, deuxième producteur mondial de sucre, a déjà suspendu ses exportations jusqu’à fin septembre. La récolte de blé australienne est attendue en repli de 26% par l’agence agricole du pays. Le cacao ouest-africain devra éviter successivement les maladies de la saison humide et la sécheresse apportée par les vents chauds.

Graphique 1 – Le phénomène El Niño s’intensifie

Faut-il pour autant anticiper une flambée généralisée des matières premières agricoles? L’histoire invite à la nuance. Contrairement à l’intuition, les épisodes El Niño sont généralement déflationnistes pour l’agrégat des prix agricoles, les hausses de prix concernant seulement certaines denrées. Les céréales illustrent bien cette compensation. Ce que le Centre-Ouest brésilien perd par la sécheresse, l’Argentine le regagne grâce aux pluies. Quant aux récoltes américaines de blé et de soja, elles en profitent le plus souvent. L’impact inflationniste sera donc bien réel mais il sera à la fois lent, concentré et profondément inégalitaire. La pression sur les prix alimentaires se transmet avec près d’un an de retard, faisant de 2027 l’année du choc. Le poids de l’alimentaire dans les indices de prix permet d’identifier les pays qui seront les plus touchés: 36% en Inde, 22% au Brésil, 23% au Pérou, contre moins de 15% dans les économies avancées. Aux États-Unis, ce phénomène océanographique offre en effet un hiver plus doux qui allège la facture de chauffage des ménages, des pluies bienvenues sur les cultures de blé et de soja du sud du pays, et une saison des ouragans atlantiques affaiblie qui épargne les infrastructures du golfe du Mexique. Quant aux pays européens, ils se trouvent simplement hors de portée des grandes bascules de précipitations. Ils profitent au passage de prix du gaz assagis par la douceur de l’hiver. Pour les pays riches, l’enfant terrible n’est qu’un vaurien dont la voix résonne depuis le quartier voisin.

Sur les marchés obligataires, la question est de savoir qui, parmi les pays émergents, est capable d’encaisser le choc. Nos analyses croisent trois dimensions, l’exposition physique directe (agriculture, hydroélectricité, infrastructures), l’impact macroéconomique indirect et la capacité budgétaire à soutenir les entreprises et les ménages. Il ressort que près de la moitié de l’univers de la dette souveraine émergente est exposée négativement à El Niño, dont 11% en risque élevé. Cette fragilité se concentre essentiellement sur les États qui se financent à haut rendement (high yield), dépourvus de coussins budgétaires. A contrario, les émetteurs les mieux notés (investment grade) devraient parvenir à traverser l’épisode sans dommage. La carte du risque (cf. graphique 2) place en première ligne l’Équateur, le Mozambique et la Zambie, suivis de la Colombie, du Costa Rica et du Pérou, avec deux canaux distincts, la pêche et les inondations pour Lima, la sécheresse hydroélectrique pour Bogota. L’Europe centrale et le Moyen-Orient sont largement épargnés, rejoints par le Chili qui profite de précipitations bénéfiques. L’Argentine fait figure d’exception heureuse, ses récoltes de soja et de maïs profitant historiquement des pluies d’El Niño, aux côtés du Mexique et de l’Uruguay.

Graphique 2 – Carte du risque de crédit, pour le phénomène El Niño

Sur le marché des actions, le lien historique entre El Niño et les grands indices boursiers est ténu, pour ne pas dire inexistant, car l’essentiel de la capitalisation mondiale loge dans des économies que le phénomène épargne. Toutefois, au niveau sectoriel, quatre blocs forment le camp des bénéficiaires naturels: l’agrochimie et l’équipement agricole, le négoce de grains, la distribution alimentaire discount, et l’assurance dommages américaine. 

A lire aussi...