Sur le plan technologique, la Chine rivalise sérieusement avec les États-Unis. Dans certains domaines, comme les batteries, les véhicules électriques, les panneaux solaires, les équipements mobiles, les drones civils ou l'implémentation des paiements numériques, elle a même réussi à prendre un avantage conséquent. Et la liste ne cesse de s'allonger. La Chine concentre, par exemple, la moitié des installations mondiales de robots industriels et environ 90% du marché naissant des robots humanoïdes. Dans l'intelligence artificielle, elle n'est pas encore première mais ses modèles en libre accès (open source), menés par DeepSeek et Qwen, représentent un tiers de l'usage mondial des grands modèles de langage, alors qu'ils étaient pratiquement inexistants fin 2024. Mieux encore, le coût d'utilisation est jusqu'à vingt fois inférieur à celui des rivaux américains (ChatGPT d'OpenAI, Gemini de Google ou Claude d'Anthropic).
Cette percée de la technologie chinoise n'est pas le fruit du hasard. Elle procède d'une stratégie volontariste et patiente, réaffirmée en mars dernier par le quinzième plan quinquennal (2026-2030), qui érige l'autosuffisance technologique en priorité nationale. L'appareil d'État dirige actuellement une partie conséquente de l'épargne du pays vers les semi-conducteurs, la robotique et l'infrastructure de calcul. Le nucléaire, qui fut une des priorités du plan précédent, illustre parfaitement la méthode. Avec quelque 35 réacteurs en construction, soit près de la moitié des chantiers de la planète, le pays devrait atteindre 200 gigawatts de capacité nucléaire en 2035. Cela représente plus de trois fois son parc actuel et plus du double de celui des États-Unis. Le fossé qui est en train d'être créé entre les deux géants a été baptisé «electron gap». Or, dans cette course technologique, la capacité énergétique pourrait faire la différence. L'empire du Milieu ne cherche plus à rattraper l'Oncle Sam, il se donne les moyens de le surpasser afin d'instaurer ses propres règles et standards technologiques au niveau mondial.
Si tout se passe vite et bien sur le plan technologique en Chine, il n'en va pas de même sur les marchés. En bourse, ce sont toujours les sociétés américaines qui règnent en maîtres. Depuis juillet 2022, l'indice phare des valeurs technologiques s'est envolé de +147% aux États-Unis, tandis que son homologue chinois reculait de -10% (cf. graphique 1). L'explication est à chercher du côté de la composition des indices. Les indices majoritairement composés d'actions offshore, c'est-à-dire cotées à Hong Kong (actions H) ou via des certificats aux États-Unis (ADR), sont en souffrance en 2026 par rapport aux actions domestiques (actions A), échangées à Shanghai et Shenzhen. Le MSCI China, constitué à 80% de titres offshore, est pénalisé par la prime de risque exigée par les investisseurs étrangers. Ces derniers ont été refroidis par les ingérences étatiques à répétition, les menaces de radiation des certificats américains (delisting des ADR) et la guerre tarifaire que se livrent Washington et Pékin. À l'inverse, les bourses de Shanghai et Shenzhen profitent d'un afflux record. Le contrôle des capitaux souhaité par Pékin rend l'épargne domestique captive et la dirige volontairement vers les actions locales, afin d'en faire les premières bénéficiaires du plan quinquennal. Fin mai, l'administration chinoise a encore serré la vis, en infligeant 330 millions de dollars d'amendes aux courtiers offshore (Futu, Tiger, Longbridge) qui permettaient aux épargnants continentaux de contourner certaines restrictions. Cette vague de liquidités domestiques privilégie naturellement les petites sociétés, qui fournissent les "pelles et les pioches" de la ruée vers l'intelligence artificielle. C'est donc tout naturellement que, depuis le début de l'année, le CSI 500 enregistre des performances significativement supérieures aux grandes capitalisations du CSI 300 (cf. graphique 2).
Sous une étiquette unique, la tech chinoise recouvre en réalité deux grandes familles d'entreprises, que tout oppose désormais. La première, la plus ancienne, exploite des plateformes internet tournées vers le consommateur, le e-commerce, la livraison ou le divertissement. La seconde, celle tournée vers l'avenir, conçoit et fabrique les semi-conducteurs, les serveurs, les modules optiques, etc. Ironie du sort, les grands modèles d'IA qui font la fierté nationale, comme Qwen d'Alibaba, sont souvent nés au sein des plateformes que la bourse délaisse aujourd'hui. Les différents indices disponibles permettent de mesurer le grand écart qui s'est créé entre les deux groupes. Celui dédié à l'internet chinois (KWEB) a effacé l'essentiel de son rebond de 2025 et retombe vers ses planchers. À l'inverse, celui consacré à la technologie et aux semi-conducteurs (CQQQ) a mieux résisté et se rapproche de son précédent sommet. Les investisseurs ne valorisent plus la technologie qui vend des biens de consommation aux ménages chinois, mais ils plébiscitent celle qui équipe les entreprises chinoises (et internationales) en puissance de calcul. Preuve s'il en faut, le fonds indiciel qui regroupe les 50 plus grandes valeurs du STAR Market (KSTR), le compartiment de la Bourse de Shanghai dédié à l'innovation technologique, a gagné +66% depuis juillet 2022. Sur la même période, l'indice technologique de Hong Kong, dont un tiers de la pondération est lié à internet, abandonnait -5% (cf. graphique 3).
En attendant un éventuel rebond visible de la consommation domestique, ce sont donc les secteurs de la production, dont la technologie fait partie, qui permettront de faire croître les bénéfices des sociétés chinoises. C'est le cas des sociétés innovantes du STAR 50 ou des sociétés domestiques des CSI 500 et CSI 300, mais pas du MSCI China, du Hang Seng, ou du populaire fonds indiciel KWEB.