Donald Trump effectue une annonce surprise qui ne surprend plus personne. Le président des Etats-Unis renonce à une attaque contre l'Iran prévue aujourd’hui, en réponse à une demande de dirigeants de pays du Golfe dit-il, réaffirmant au passage que des «négociations sérieuses» ont lieu. C’est le désormais célèbre TACO (Trump Always Chickens Out). Au parc des Eaux-Vives de Genève on utilise ses propres acronymes (on a les moyens), en l’occurrence le STAN (Still Trump Always Negotiates), bien parti pour durer jusqu’à la fin de la saison et, qui sait, du GGO? (je ne traduis pas cet acronyme, tout le monde le connait).
C’est une ambiance nettement moins joyeuse que l’on retrouve dans les salles de marchés ce lundi, on y broie du noir à tous les étages, la faute à cet empêcheur de rêver en rond qu’est le marché obligataire, qui a manifestement décidé de prendre les choses en mains et de remettre à leur place les illuminés du trading de tous bords, à commencer par le premier d’entre eux.
Le marché obligataire envoie un avertissement clair à la Réserve fédérale américaine: elle doit rapidement adopter un discours beaucoup plus ferme contre l’inflation et envisager sérieusement de nouvelles hausses de taux. Depuis plusieurs jours, les investisseurs vendent massivement les obligations d’État, ce qui fait grimper fortement les rendements: le 2 ans américain dépasse désormais 4% (4,06% ce matin, techniquement il peut viser les 5%), soit au-dessus de la borne haute du taux directeur actuel de la Fed, le 10 ans remonte à 4,6% et le 30 ans dépasse 5% (accélération à 5,14% ce matin, prochaine résistance 5,18%, le top en séance du 23 octobre 2023), on n’avait plus vu le 30 ans à ce niveau depuis 2007. Cette tension reflète plusieurs inquiétudes: une inflation proche de 4%, le choc pétrolier provoqué par le conflit entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que les perturbations du détroit d’Ormuz qui limitent les exportations de pétrole et ont propulsé le brut au-dessus de 100 dollars le baril.
Au-delà de ces éléments désormais connus, le marché craint surtout que la Fed, désormais dirigée par Kevin Warsh, réagisse trop lentement face à cette résurgence inflationniste. Plusieurs banques centrales dans le monde préparent déjà les investisseurs à de futures hausses de taux, alors que la Fed reste beaucoup plus prudente dans sa communication. Pour certains stratégistes, si les responsables de la Fed ne durcissent pas rapidement leur ton avant la réunion des 16 et 17 juin, les investisseurs concluront que la banque centrale «est en retard» sur l’inflation, ce qui pourrait provoquer une nouvelle hausse des taux longs et accentuer la pente de la courbe des taux. Les conséquences seraient importantes, notamment une hausse probable des taux hypothécaires et des coûts d’emprunt plus élevés pour les ménages. Les dernières adjudications du Trésor américain ont d’ailleurs été mal accueillies, signe que les investisseurs exigent désormais des rendements plus élevés pour financer Washington. Pendant ce temps, Wall Street commence à s’inquiéter davantage du risque inflationniste et du choc énergétique, même si les marchés actions résistent encore relativement bien pour l’instant, j’y reviens.
Le rendement du 30 ans US accélère à la hausse, hier il laisse le 2 et le 10 ans dans son rétroviseur, ce qui reflète la crainte croissante d’une inflation durablement plus élevée. Les investisseurs exigent désormais une rémunération plus importante pour prêter à Washington sur très longue durée, d’autant que l’offre de dette explose alors que certains gros acheteurs historiques, comme la Fed ou la Chine, semblent moins présents. Le marché commence aussi à douter de la capacité de la Fed à reprendre rapidement le contrôle de l’inflation, ce qui fait remonter la «prime de terme» sur les obligations longues. En résumé, le marché ne price plus seulement des taux élevés plus longtemps, mais un risque plus structurel: celui d’une Amérique plus inflationniste, plus endettée et plus coûteuse à financer sur le long terme.
Première conclusion du jour: on est nettement mieux au Parc des Eaux-Vives que Downtown Manhattan ces jours.
En considérant les niveaux de clôture de Wall Street d’hier soir, on peut se dire que les taureaux opposent une sorte de résistance à la morosité du moment. Certes le Nasdaq recule un peu plus que ses pairs mais il n’y a pas le feu au lac, loin de là. Le SOX (semi-conducteurs) est envoyé au coin, il avait tellement bien performé depuis le premier janvier ceci dit que cela n’est guère étonnant. Clôture en légère hausse pour le Dow Jones, léger repli pour le S&P500 (SPX) dont le podium se compose de l’énergie, des biens de consommation de base et des financières, la tech terminant la séance bonne dernière en égarant environ 1%. Les volumes d’échanges sont faibles, hormis sur le NDX, le breadth positif sur le SPX, négatif sur le NDX, la volatilité des actions recule, le VIX perd 3% à 17,82, tandis que celle du marché obligataire poursuit sa hausse, le MOVE gagne 8% supplémentaires à 86, un niveau loin d’être inquiétant mais on constate à nouveau que le marché obligataire semble prendre la situation nettement plus au sérieux que son petit frère des actions.
Au chapitre des monnaies le dollar reste soutenu, la paire EUR/USD traite à 1,1640, elle se bat avec sa moyenne mobile à 50 jours (1,1648), si ce niveau est cassé techniquement on ne voit pas ce qui pourrait empêcher la paire de revenir dans la zone 1,1411 – 1,1400. Pas mieux sur l’or, qui est tiraillé entre son rôle de valeur refuge et la force du billet vert couplée avec les rendements obligataires en hausse. L’once traite à 4536 dollars, support majeur à 4354 dollars, c’est par là que passe actuellement sa 200 jours. Le baril de WTI Light Crude évolue en très léger repli, à 107,75 dollars, un niveau élevé dans l’absolu.
Résumons: le joyeux royaume des actions se fait sermonner par les obligations et fait progressivement face à un retour à la réalité, de mauvais gré mais cela est inéluctable, il comprend vite, il faut simplement lui expliquer longtemps.
Gardons aussi en tête que la mère de tous les titres Nvidia publie ses trimestriels demain à 22h20 CET, toujours un moment important et un facteur potentiel de nouvelle pièce dans le juke box de la ruée vers «on ne sait plus trop quoi mais on y va».
C’est aujourd’hui que Vladimir Poutine et Xi Jinping se rencontrent à Pékin, une occasion en or pour les deux compères de faire un point sur la récente visite de Trump en Chine.
Au menu macroéconomique du jour, les investisseurs suivront d’abord la balance commerciale de la zone euro à 11h00 afin d’évaluer la dynamique des exportations et de la croissance européenne. À 14h30, l’attention se portera ensuite sur les chiffres de l’inflation au Canada, importants pour anticiper les prochaines décisions de la Banque du Canada en matière de taux. Aux États-Unis, le marché écoutera attentivement à 15h00 le discours du gouverneur de la Fed Christopher Waller, dans un contexte de fortes tensions sur les taux obligataires et de craintes inflationnistes. Enfin, les promesses de ventes immobilières américaines publiées à 16h00 donneront un aperçu de la santé du marché immobilier, particulièrement sensible à la hausse récente des taux d’intérêt.
L’actualité entreprises reste très animée entre restructurations, défense, IA et opérations financières. Novo Nordisk se dit déçu par la décision de la Cour suprême américaine sur les prix des médicaments Medicare, tandis que Standard Chartered prévoit de supprimer plus de 15% de ses effectifs supports d’ici 2030. Bayer accepte de payer 133 millions de dollars pour des dossiers de pollution aux PCB aux États-Unis, alors que Evolution AB et Accelleron lancent d’importants rachats d’actions. Le secteur de la défense reste porteur avec une commande d’un milliard d’euros de la Bundeswehr pour Rheinmetall, tandis que Uber renforce sa participation dans Delivery Hero et Enel poursuit ses investissements solaires aux États-Unis. Dans la tech, Google et Blackstone s’allient pour concurrencer CoreWeave dans l’IA, Meta enrichit ses lunettes intelligentes, Nvidia reste optimiste sur un retour des exportations de puces IA vers la Chine et Apple annonce un événement spécial le 8 juin. En Asie, Takeda Pharmaceutical est condamné à verser 885 millions de dollars dans une affaire antitrust, Reliance Industries discute batteries avec CATL et BYD dévoile une nouvelle version de son SUV Denza, tandis que Samsung Electronics recule en bourse malgré des progrès dans les négociations sociales.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en ordre dispersé. Tokyo perd 0,58% à la cloche, Hong Kong grappille 0,22%, Shanghai prend 0,37%, Séoul chute de 2,96% et le Nifty50 progresse de 0,27%. Le future SPX égare 0,4%, l’Europe est indiquée en hausse de 0,2% à l’ouverture de 9 heures.
Quelques signes de fragilité commencent à apparaître sous le rallye boursier américain, principalement en raison de la forte remontée des taux obligataires et de l’enthousiasme parfois excessif autour des valeurs liées à l’intelligence artificielle. Les stratégistes restent globalement constructifs grâce à une économie solide, des résultats d’entreprises robustes, le retour des rachats d’actions et des investisseurs particuliers toujours actifs, mais estiment qu’une phase de consolidation à court terme devient plus probable, surtout dans la technologie. JPMorgan continue ainsi de privilégier les actions tout en recommandant de rester un peu plus prudent sur l’exposition au risque. Goldman Sachs rappelle de son côté que les fortes phases de hausse des valeurs «momentum» sont souvent suivies de marchés plus volatils, même si les replis restent généralement temporaires. Dans ce contexte, plusieurs stratégistes suggèrent simplement de rééquilibrer les portefeuilles avec quelques secteurs plus défensifs comme la santé, les biens de consommation de base ou l’immobilier.