La NASA est allée sur la lune, losers! Wall Street est déjà sur mars.
Tentons de rationnaliser ce qui se produit ces jours à Wall Street, pour autant que l’Académie Française n’ait pas déjà rayé le mot rationnaliser de son vocabulaire, tellement il semble inutile et délaissé en cette époque de prise de pouvoir croissante de la vérité alternative accompagnée d’une béatitude boursières rare.
Les taureaux lancent une chasse aux ours hier comme on en avait rarement vues auparavant. Pas de prisonniers sur les parquets de trading, l’appétit au risque est de retour à tous les étages, l’espoir d’une détente à Ormuz accompagné d’une fièvre acheteuse pour tout ce qui a trait aux puces envoie les principaux indices dans la stratosphère, à la clé records historiques pour quasiment tout le monde, champagne à gogo, les shorts se retrouvent totalement nus, le sentiment du marché plane joyeusement au-dessus de Wall Street.
Tous les 11 secteurs du S&P500 (SPX) progressent hier, le podium du jour se compose des materials, de la tech et des industrielles. Le breadth est très nettement positif, le Nasdaq100 (NDX) en profite pour dépasser le niveau de 28'000 points, il réalise au passage une golden cross, tout le monde se fiche de savoir qu’il est désormais bien suracheté, pour aller sur mars on n’a qu’à se laisser flotter non? Records historiques donc pour le SPX, le NDX mais aussi les petites capitalisations (Russell2000 – RTY), le secteur des semi-conducteurs explose de plus 4%, imaginez un peu que l’indice SOX (semi-conducteurs) a progressé de 54% depuis la fin mars, on n’avait plus vu un tel sprint depuis mars 2000, une date qui rappellera deux ou trois choses aux jeunes depuis plus longtemps que d’autres. Les fabricants de semi-conducteurs profitent pleinement de l’explosion de la demande liée à l’intelligence artificielle. Les puces spécialisées nécessaires pour entraîner et faire fonctionner les modèles d’IA sont devenues essentielles, ce qui pousse les prix de certains composants mémoire à la hausse.
Cette situation impacte des firmes comme par exemple Apple, qui doivent payer plus cher leurs composants, mais elle favorise fortement les producteurs de puces. Hier la demande en la matière atteint des niveaux rares, Intel gagne 13% et dépasse désormais Oracle et Johnson & Johnson en valorisation, tandis que Sandisk, Micron Technology et Qualcomm progressent aussi fortement.
Selon Wells Fargo, les entreprises qui conçoivent ou fabriquent les puces utilisées pour l’IA sont aujourd’hui les grandes gagnantes de la construction massive d’infrastructures liées à cette technologie. Les investisseurs semblent aussi entrer dans une phase plus mature du thème IA: ils ne regardent plus uniquement combien les géants technologiques dépensent dans l’IA, mais surtout si ces investissements commencent réellement à générer des revenus. C’est ce que les marchés ont particulièrement cherché à mesurer récemment dans les résultats d’Amazon et Google.
On revient dans la tête du marché, qui applique le FOMO (Fear Of Missing Out) à tout rompre avec les semis tout en saluant le repli du pétrole, dans l’espoir que cela se débloque à Ormuz.
Abordons maintenant les points qui incitent systématiquement les intervenants du marché des actions à regarder ailleurs. Les volumes d’échanges observés sur le NYSE hier sont faibles, le plus grand nombre n’est pas forcément convaincu, pendant que la volatilité du SPX (VIX) recule de 5%, c’est peu et que l’or progresse significativement, l’once gagne près de 2,5% à 4668 dollars. On constate donc que certains intervenants achètent de la protection. Le marché obligataire pour sa part est aussi sceptique, le rendement du 10 ans US reste élevé à 4,38%, le 30 ans évolue à 4,96%. Les indicateurs internes de marché ne cessent de nous avertir, notamment le ratio put/call, le positionnement et le gap immense entre la volatilité des indices et celle des actions individuelles. Hier Wells Fargo indique que son indicateur de sentiment vient de lancer un signal de vente, cela ne s’était plus produit depuis novembre 2021, mais le marché n’en a cure, il est en route pour mars.
En conclusion, les marchés actions évoluent actuellement à des niveaux records alors même que plusieurs signaux de stress réapparaissent en arrière-plan: les tensions au Moyen Orient restent élevées, le pétrole se maintient largement au-dessus de 100 dollars et les taux obligataires remontent fortement. Les investisseurs se rassurent temporairement grâce à Donald Trump, qui annonce suspendre l’opération visant à sécuriser la sortie des navires du détroit d’Ormuz afin de laisser une chance à des discussions avec l’Iran. Mais plus le conflit dure, plus le risque augmente de voir la hausse du pétrole alimenter l’inflation et ralentir l’économie mondiale. C’est surtout le marché obligataire qui commence à envoyer des signaux d’alerte: le rendement des obligations américaines à 30 ans revient autour de 5%, un niveau considéré comme dangereux pour les actions s’il venait à s’installer durablement. Plusieurs stratégistes estiment que les marchés sont devenus très sensibles à la hausse des taux, historiquement plus problématique pour les actions que le prix du pétrole lui-même.
On l’a constaté, dans ce contexte, les investisseurs se concentrent sur quelques thèmes jugés solides, principalement l’intelligence artificielle et l’énergie, ce qui explique pourquoi la hausse des marchés repose sur un nombre réduit de valeurs technologiques et pétrolières. Cette concentration rend toutefois le marché plus fragile: soit la hausse finit par s’élargir à davantage de secteurs, soit les quelques titres qui portent actuellement les indices pourraient entraîner tout le marché à la baisse en cas de retournement. Au final, le marché apparaît de plus en plus vulnérable sous la surface, avec un risque accru de mouvements violents dans un sens comme dans l’autre.
Le dollar s’affaiblit nettement face aux principales devises après l’annonce par Donald Trump d’une pause dans les opérations autour du détroit d’Ormuz afin de favoriser des discussions avec l’Iran. Cette détente géopolitique fait reculer le billet vert, soutient le yen, l’euro ainsi que les devises plus sensibles au risque comme le dollar australien, au plus haut depuis 2022. La paire EUR/USD traite ce matin à 1,1731, elle est repassée au-dessus de sa moyenne mobile à 100 jours (à 1,1709). En Suisse, le retour de l’inflation éloigne quasiment la perspective de taux négatifs, ce qui renforce encore le franc grâce à son statut de valeur refuge. La BCE reste prudente sur une éventuelle hausse de taux malgré la hausse du pétrole, même si certains responsables européens deviennent plus fermes face aux risques inflationnistes. Aux États-Unis, les marchés commencent désormais à envisager qu’une prochaine hausse de taux de la Fed soit possible avant d’éventuelles baisses plus tardives. Dans ce contexte, les investisseurs suisses évoluent dans un environnement contrasté où la faiblesse du dollar favorise les matières premières et les métaux précieux, tandis que le franc reste solidement soutenu.
Les derniers indicateurs macro-économiques américains montrent une économie qui ralentit progressivement. L’activité dans les services déçoit légèrement en avril, avec une nette baisse des nouvelles commandes, tandis que les pressions sur les prix restent élevées. Le marché du travail continue aussi de se détendre: les offres d’emploi reculent à leur plus bas niveau depuis décembre, même si les ventes de logements neufs surprennent positivement et atteignent leur meilleur niveau depuis plusieurs mois. Les responsables de la Fed n’ont donné aucun nouvel indice sur les taux d’intérêt.
Les marchés attendent désormais une série de statistiques importantes cette semaine, surtout le rapport officiel sur l’emploi vendredi. Les économistes anticipent un fort ralentissement des créations d’emplois en avril, autour de 65’000 contre 178’000 en mars, avec un taux de chômage stable à 4,3%.
Au menu macro-économique de ce mercredi, aux États-Unis, l’attention se portera surtout sur les créations d’emplois ADP cet après-midi, souvent considérées comme un avant-goût du rapport officiel sur l’emploi de vendredi. Plus tard dans la journée, plusieurs responsables de la Réserve fédérale américaine, dont Musalem, Goolsbee et Hammack, prendront la parole: les marchés chercheront à savoir s’ils penchent plutôt vers une hausse ou une baisse des taux d’intérêt dans les prochains mois. Enfin, les stocks hebdomadaires de pétrole brut publiés par l’EIA pourraient influencer les prix du pétrole et les valeurs énergétiques, dans un contexte géopolitique toujours sensible au Moyen-Orient.
En Europe, la saison des résultats offre un tableau contrasté mais globalement solide. Novo Nordisk anticipe finalement un recul de son chiffre d’affaires plus limité qu’attendu cette année, tandis qu’Equinor, Continental, Philips, Alcon ou encore Logitech publient des performances supérieures aux attentes. Infineon relève ses perspectives, Lufthansa réduit sa perte opérationnelle et Amplifon affiche une amélioration de ses bénéfices tout en visant une croissance organique supérieure à 3% en 2026. A l’inverse, BMW voit sa rentabilité automobile souffrir au premier trimestre et Daimler Truck enregistre un repli de son activité et de son bénéfice net. Heidelberg Materials avertit par ailleurs que la flambée des tensions au Moyen Orient risque d’alourdir les coûts énergétiques. Dans le reste de l’actualité européenne, Banco Santander réfléchirait à faire disparaître la marque TSB au Royaume Uni, Standard Chartered poursuit le renforcement de sa gestion de fortune dans le Golfe, UPM-Kymmene valide son projet de séparation et EDP envisagerait de céder sa filiale américaine active dans le solaire résidentiel. Parmi les grandes publications du jour figurent notamment Novo Nordisk, BMW, Adyen, Leonardo, Orsted ou encore Vestas.
Aux Etats Unis, les réactions post résultats restent très dispersées: Super Micro et AMD flambent après leurs comptes trimestriels, alors qu’Arista, Coupang ou Occidental Petroleum reculent nettement. Sur le front technologique, Anthropic prévoirait d’investir massivement dans les infrastructures cloud et les semi conducteurs de Google, Meta travaillerait sur un assistant IA avancé destiné au grand public et Apple préparerait l’ouverture d’iOS 27 à des modèles d’intelligence artificielle concurrents. Amazon annonce de son côté plus de 15 milliards d’euros d’investissements en France, tandis que Berkshire Hathaway réduit encore sa participation dans DaVita. Flex prévoit une scission de ses activités cloud et alimentation électrique afin de créer une société cotée indépendante. En Asie, Samsung Electronics dépasse les 1000 milliards de dollars de capitalisation grâce à l’engouement autour des puces dédiées à l’IA, alors que Nissan poursuit sa restructuration mondiale avec la suppression de 900 emplois en Europe.
Donald Trump laisse entendre que des progrès étaient réalisés vers un accord final avec l’Iran. Le président déclare qu’il suspendrait une opération menée par les États-Unis visant à aider les navires bloqués à quitter le détroit d’Ormuz. Le blo’us naval des ports iraniens restera toutefois en vigueur. Le ministre iranien des Affaires étrangères a rencontré le plus haut diplomate chinois à Pékin, quelques jours seulement avant l’arrivée attendue de Trump pour un sommet avec Xi Jinping.
Cette nuit et ce matin en Asie, les indices traitent en hausse. Tokyo est fermée, Hong Kong gagne 0,92%, Shanghai progresse de 1,17%, Séoul décolle de 6,45% et le Nifty50 grappille 0,08%. Sur le marché des futures la chasse aux ours se poursuit, le SPX indique une hausse de 0,3%, le NDX avance de 0,7% et l’Europe traite en progression de 1,1% dans les premiers échanges.