La saison de la publication des résultats des entreprises est déjà bien avancée, en particulier outre-Atlantique. Si les chiffres publiés par les grandes sociétés ont été dans l'ensemble conformes aux attentes, une certaine nervosité des marchés est perceptible, en particulier en ce qui concerne les valeurs technologiques et tout ce qui est en lien avec la thématique de l'intelligence artificielle (IA). Pour autant, les investisseurs ne doivent pas perdre de vue le fait que l'environnement macroéconomique continuera aussi d'être un aspect déterminant pour l'évolution des marchés au cours des prochains trimestres. Le point avec Julien Lafargue, responsable de la stratégie de marché chez Barclays Private Bank.
Sur le plan macroéconomique, il y a eu beaucoup d'interrogations en début d'année concernant la trajectoire que la Fed pourrait adopter en 2026. Peut-on s'attendre à une baisse de taux avant que le nouveau président ne prenne ses fonctions en mai?
Il semble logique que la prochaine décision de la part de la Fed soit de baisser les taux d'intérêt. Maintenant, la question est de savoir quand cela va se produire. Le marché pense que la banque centrale américaine va rester à ces niveaux-là jusqu'à ce qu'il y ait un nouveau leadership, une nouvelle équipe autour du nouveau président, qui soit en place. Bien entendu, il faut garder à l'esprit que les attentes du marché peuvent changer assez facilement. Il suffirait notamment que le marché de l'emploi se détériore assez rapidement, et à ce moment-là, les discussions au sujet d'une baisse des taux referaient surface assez rapidement. Chez Barclays, nous continuons à anticiper deux baisses de taux de la part de la Fed en 2026.
«Chez Barclays, nous continuons à anticiper deux baisses de taux de la part de la Fed en 2026.»
Dans l'ensemble, la croissance reste soutenue aux Etats-Unis. Le marché de l'emploi, bien qu'il y ait des signes de faiblesse, demeure stable, avec un taux de chômage qui reste bas. L'inflation, située à 2,4% en janvier, est certes encore trop élevée par rapport à la cible mais, clairement, on peut dire qu'elle est à un niveau tolérable pour la banque centrale. En résumé, tous les indicateurs suggèrent que la bonne chose à faire aujourd'hui est d'attendre.
Si l'on revient en Europe du côté de la BCE, certains experts parlent désormais davantage d'une remontée éventuelle des taux à venir que d'une possible baisse supplémentaire. Qu'en pensez-vous?
Pour l'instant, le marché anticipe que la BCE ne va rien faire en 2026, puis qu'elle pourrait, dès 2027, potentiellement commencer à remonter les taux. Donc ça représenterait quasiment un an et demi sans qu'il n'y ait d'action de la part de la BCE. A nos yeux ça reste quelque chose d'assez hypothétique, tout simplement parce que le monde va probablement beaucoup changer dans les 18 prochains mois. Il va changer de telle façon que la BCE devra soit monter, soit baisser les taux.
Maintenant, si l'on considère la situation par rapport aux informations que l'on a aujourd'hui - notamment, une inflation relativement faible située à 1,7% en janvier dans la zone euro -, il nous semble que le risque d'une baisse des taux est plus fort que celui d'une hausse des taux. Bien que la croissance européenne soit - du moins selon les standards européens - assez soutenue ou en tout cas assez bonne, la région reste exposée à de potentiels chocs, qu'ils soient géopolitiques ou autres. Et à ce moment-là, c'est clairement une baisse des taux qui deviendrait nécessaire. L'autre facteur qui entre en ligne de compte et qui potentiellement ne donne pas vraiment confiance qu'une hausse des taux soit la solution, c'est l'appréciation récente de l'euro par rapport aux dollars. S'il y avait une hausse des taux surprise de la BCE, ça amènerait potentiellement l'euro à se renforcer encore davantage, ce qui n'est pas souhaité, ni par la BCE, ni par l'économie. Un euro encore plus fort par rapport au dollar poserait potentiellement des problèmes pour les exportations européennes, pèserait un petit peu sur la croissance et aussi amènerait potentiellement l'inflation à reculer encore. Notre scénario de base est celui d'une probabilité plus élevée qu'on assiste à une baisse des taux en 2026.
Et en 2027?
Concernant 2027, c'est encore un peu loin pour disposer d'une confiance suffisante pour anticiper ce que la BCE fera dans plus de 12 mois. D'autant plus qu'il y a eu des gros mouvements sur les prix du pétrole en février, ce qui peut assez vite modifier à nouveau certaines statistiques. Il y a aussi eu des mouvements très importants sur le prix des matières premières en général - pas seulement en ce qui concerne les métaux nécessairement précieux mais aussi les métaux industriels. On sait que ce sont des matériaux qui entrent dans les chaînes de valeur en tant que matière première et qui font donc monter les prix potentiellement en bout de chaîne aussi, ce qui peut signifier de l'inflation possible dans le futur. Donc, une hausse des taux est potentiellement quelque chose qui pourrait se matérialiser par la suite, notamment en raison de cette inflation des matières premières. A plus court terme, en 2026, une hausse des taux de la part de la BCE est toujours moins probable qu'une baisse de taux.
«A la BCE, le risque d'une baisse des taux est plus fort que celui d'une hausse des taux.»
En ce qui concerne l'évolution des marchés, un des sujets incontournables de 2025 été celui des valorisations des actions dites des Sept Magnifiques (Magn 7), celles liées à la Big Tech ainsi que toutes les valeurs associées de près ou de loin à l'IA. Jusqu'à l'automne dernier, le débat portait beaucoup sur l'horizon d'investissement à prendre en compte: l'action de Nvidia, par exemple, doit-elle être considérée comme chère car elle se traite avec un multiple des bénéfices estimé aux environ 50 pour l'année en cours mais apparaît beaucoup moins cher si l'on se projette à plus long terme? Comment aborder la question de la valorisation des valeurs technologiques?
Si l'on prend Nvidia comme exemple - on pourrait toutefois en considérer d'autres, comme la plupart des sociétés liées à ce qu'on appelle les hyperscalers, les entreprises qui ont été considérées jusqu'ici comme les principaux véhicules d'investissement pour investir dans le thème de l'intelligence artificielle -, on peut constater que la plupart de ces actions là sont moins chères en termes de multiples de valorisation qu'elles ne l'étaient il y a un an, 2 ans ou 3 ans. Et c'est le cas parce que la croissance de leurs bénéfices a surpassé la seule appréciation du prix de leurs actions.
On a pu observer des réactions très contrastées à l'occasion de la publication des résultats au 4ème trimestre par différentes valeurs technologiques. Fin janvier, l'action Meta a bondi de 10% tandis que celle de Microsoft plongeait de 10% durant la même séance, alors que ces deux entreprises ont toutes deux publié des chiffres solides. Comment expliquer des variations de telle ampleur à très court terme?
Si l'on prend le cas de Microsoft, l'action a évolué en forte baisse depuis un mois, non pas parce que ses résultats n'étaient pas bons, mais aussi parce que ceux-ci ont contrasté, à un moment, avec ceux de Meta, dont les résultats avaient été un peu meilleur que prévu. Ce sont deux sociétés qui investissent beaucoup, notamment en lien avec l'IA. L'une, Meta, commence à montrer quel est le retour sur investissement de ses dépenses dans l'IA, avec une croissance des revenus plus forte qu'attendue par les analystes. Avec Microsoft, on a une société qui dépense également beaucoup mais qui n'est pas encore parvenu à démontrer la même croissance des revenus. Enfin, il y a bien sûr toujours un effet de comparaison avec les attentes. Les résultats ne sont bons que s'ils sont supérieurs à ce à quoi le marché s'attendait.
«En examinant la performance depuis le début de l’année des différents secteurs et entreprises composant l’indice S&P 500, la dispersion observée est significative.»
Le fait que le marché soit davantage capable de faire la différence entre différentes sociétés actives au sein d'un même secteur n'est-il pas rassurant?
Il y a un ou deux ans, le marché était prêt à surpayer pour n'importe quelle société qui s'affichait comme étant liée à l'intelligence artificielle. Aujourd'hui, le marché exige de pouvoir voir quels sont les bénéfices réels apportés par cette transition vers l'intelligence artificielle en termes de profit. Les sociétés doivent être capables de montrer des résultats concrets afin que le marché «tolère» des investissements continus, notamment en lien avec l'intelligence artificielle. Le marché ne veut plus seulement savoir combien ces sociétés investissent ou combien de revenus elles promettent pour les prochaines années. Il veut savoir combien d'argent elles arrivent à générer, dès aujourd'hui, en termes de croissance en partie soutenue par les investissements qui ont déjà été faits - «show me the money», dirait-on en anglais.
L'essor de l'investissement indiciel contribue-t-il à renforcer l'ampleur de ce type de mouvements au sein d'un secteur ou d'une thématique donnée?
De nombreux acteurs du secteur ont souligné l’intérêt croissant pour l’investissement passif comme un moteur majeur des marchés. Si cela peut être vrai à certains moments, ce n’est pas toujours le cas. En examinant la performance depuis le début de l’année des différents secteurs et entreprises composant l’indice S&P 500, la dispersion observée est significative. Cela suggère clairement qu’il y a plus que de simples flux passifs à l’œuvre et qu’en réalité les investisseurs s’intéressent à des opportunités idiosyncratiques.
Un autre sujet qui a été beaucoup débattu en fin d'année dernière était celui de la forte concentration de la performance des marchés autour d'une poignée de titres, notamment ceux liés aux Sept Magnifiques ou «Magn 7», soulignant la nécessité de diversifier davantage ses placements. Y a-t-il eu un changement de perception à ce sujet?
Il y a clairement un désir de regarder un peu plus loin que ces sociétés-là, celles liées aux «Magn 7» ou à la technologie plus généralement. Il y a quelques mois encore, on parlait des Sept Magnifiques, plus quelques autres sociétés qui étaient un peu toutes mises dans le même panier - en l'occurence, le panier de l'intelligence artificielle - et soit elles montaient toutes ensemble, soit elles baissaient toutes ensemble. Il y avait très peu de différenciation. Si l'on reprend l'exemple de Meta et Microsoft fin janvier, avec quasiment 20% de différence de performance, on voit bien que l'attitude des investisseurs a changé. Il y a maintenant une dispersion beaucoup plus grande que ça ne l'a été dans le passé. Donc, oui, les investisseurs veulent voir des résultats concrets et ils souhaitent davantage de diversification.
«Le marché japonais reste attractif pour certains investisseurs, pour plusieurs raisons. La première est qu'il s'agit d'un marché qui n'est pas forcément très cher. C'est aussi un marché qui est assez cyclique.»
Davantage de diversification d'un point de vue sectoriel ou géographique?
Il faut qu'il y ait une diversification à plein de niveaux. Le premier niveau se situe au sein même de ces entreprises qui sont considérées comme les sociétés principales pour aborder le thème de l'intelligence artificielle. Au sein même de ce groupe très spécifique, des distinctions s'observent au niveau de la performance. Il faut davantage différencier entre ces différents acteurs. On voit aussi qu'il y a un désir de la part des investisseurs d'explorer la prochaine phase du thème de l'intelligence artificielle - c'est-à-dire de ne pas se limiter seulement à ces sociétés qui vont créer des capacités énormes en termes de calcul, ces hyperscalers, mais également de commencer à considérer les sociétés qui vont pouvoir en bénéficier, en regardant donc un peu plus en bas de la chaîne de valeur. Au milieu de ça, il y a aussi toutes les sociétés liées au secteur énergétique, indispensables également à l'essor de l'IA et de ses applications.
Qu'en est-il de la diversification géographique?
La différence de performance entre le marché américain et les autres marchés mondiaux a été très importante en 2025 et elle continue jusque-là de fonctionner en ce début de 2026. On s'intéresse souvent aux indices principaux - que ce soit le S&P 500, l'Eurostoxx 50, le Nikkei, etc. - où il y a des petites divergences sur un mois, en omettant de regarder plus loin. Les gens parlent moins par exemple du marché brésilien qui en hausse de plus de 10% cette année, ou du marché coréen, etc. Il y a beaucoup de marchés internationaux, c'est-à-dire non américains, qui performent très très bien en ce moment. D'où l'importance de ne pas se focaliser seulement sur le marché américain, à nos yeux.
Comment analysez-vous la performance du Japon cette année?
Jusqu'à présent, le Japon a très bien performé cette année. Ce qui est intéressant, c'est que le marché japonais affiche une bonne performance, aussi bien en devise locale que si on la convertit dans une devise commune telle que la livre ou le franc suisse. Il n'y a pas eu une grande différence de performance du Nikkei 225 lorsqu'on l'exprime en yens et en francs suisses par exemple. Ce qui est rare parce que, d'un point de vue historique, on a souvent observé que le marché action japonais évoluait de façon inverse au yen. Lorsque le yen était fort, le marché action baissait, parce que c'est un marché qui est dominé par les exportateurs. A l'inverse, si le yen baissait, les actions japonaises avaient tendance à s'apprécier, car les sociétés qui composent les indices japonais sont essentiellement exportatrices, et donc bénéficient d'une compétitivité accrue quand le yen se déprécie. La réalité, c'est qu'aujourd'hui, on voit un marché qui fonctionne bien, sans forcément répondre à chaque mouvement du yen. A nos yeux, c'est une illustration de plus qui montre pourquoi il est important de regarder un peu plus loin que les États-Unis.
Les actions japonaises ne sont-elles pas désormais devenues trop chères?
Le marché japonais reste attractif pour certains investisseurs, pour plusieurs raisons. La première est qu'il s'agit d'un marché qui n'est pas forcément très cher. C'est aussi un marché qui est assez cyclique. Et aujourd'hui, beaucoup d'investisseurs recherchent cette cyclicalité. Et finalement, il y a aussi eu récemment des développements politiques au Japon qui ont tendance à attirer les investisseurs.
Parmi ses promesses électorales, le nouveau gouvernement a promis d'augmenter ses dépenses. Et ça, c'est toujours quelque chose que le marché regarde avec intérêt, y compris au Japon, du moment que les politiques n'en fassent pas trop, c'est-à-dire à condition que cela ne mette pas en danger la soutenabilité de la dette gouvernementale du pays.