La bulle IA qui ne dit pas son nom

Olivier Tinguely, Schroders

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Les marchés actions mondiaux affichent des valorisations tendues, mais le risque réel se trouve ailleurs: dans la concentration.

 

Depuis l’irruption de l’intelligence artificielle dans le débat boursier, une question revient avec une régularité presque mécanique: sommes-nous dans une bulle? La réponse honnête est: probablement pas au sens systémique du terme, mais cela ne signifie pas pour autant que tout va bien.
Le marché actions américain est très concentré, avec les dix premières capitalisations du S&P 500 qui représentent presque 39% de l’indice.

C’est un record absolu, contre 29% lors de l’euphorie technologique de l’an 2000. Un groupe restreint de géants technologiques a porté l’essentiel des gains des trois dernières années, contribuant à plus de la moitié de la performance annualisée de l’indice, tandis que l’action médiane n’a progressé que de 11% sur la période.

Cette configuration présente plusieurs similitudes avec les bulles historiques: valorisations élevées, discours dominant autour d’une technologie transformatrice, investissements massifs en capital et participation accrue des investisseurs individuels. Une distinction la sépare toutefois des précédents historiques les plus douloureux: les entreprises leaders d’aujourd’hui génèrent de véritables flux de trésorerie, alors que les start-ups déficitaires de la fin des années 1990 brûlaient de l’argent sans contrepartie.

Le piège des Nifty Fifty

C’est la raison pour laquelle la comparaison la plus éclairante n’est pas le Nasdaq de l’an 2000, mais le mouvement dit des «Nifty Fifty» du début des années 1970. À cette époque, une cinquantaine de valeurs de croissance de haute qualité issues des secteurs de la technologie, de la consommation et de la santé étaient considérées comme des «one-decision stocks»: des titres que l’on pouvait acheter à n’importe quel prix et conserver indéfiniment.

Lorsque l’inflation est survenue et que la confiance s’est érodée, ces titres ont chuté de 60 % en moyenne depuis leur sommet de 1973, certains de plus de 90%. Les entreprises ont survécu, et même prospéré. Ce n’est pas le modèle d’affaires qui était mauvais, mais le prix d’entrée.
Avec le recul, l’économiste Jeremy Siegel a montré que les bénéfices des Nifty Fifty avaient augmenté d’environ 11% par an en moyenne, soit environ 3 points de plus que l’ensemble du marché, ce qui justifiait rétrospectivement une partie de la prime de valorisation. Mais même la qualité ne protège pas les investisseurs lorsque les attentes sont trop élevées: la valorisation de départ détermine le rendement futur, indépendamment de la solidité du sous-jacent.

Le prix de la perfection

Les grandes plateformes technologiques continuent de dominer leurs marchés et de générer des bénéfices records. Leurs valorisations actuelles intègrent déjà un scénario de croissance soutenue. Tout écart par rapport à ce scénario, qu’il s’agisse d’un ralentissement des recettes publicitaires, d’une déception concernant les retours sur les investissements en intelligence artificielle ou d’une résurgence de l’inflation, suffirait à provoquer une correction significative. Non pas parce que ces entreprises seraient de mauvaises affaires, mais parce que le prix payé ne laisse que peu de marge d’erreur.

Les dépenses colossales engagées dans l’infrastructure IA posent précisément la question suivante: quand et comment se traduiront-elles en bénéfices? L’histoire des grandes vagues technologiques, du chemin de fer à Internet en passant par l’électricité, montre de façon constante que si la technologie crée une valeur économique réelle, les premiers investisseurs dans les entreprises emblématiques n’en captent pas nécessairement la plus grande part. Ce sont souvent les adoptants, ceux qui déploient la technologie pour réduire leurs coûts ou améliorer leurs marges, qui tirent leur épingle du jeu sur le long terme.

Diversifier sans renoncer

En 2026, pour un investisseur, la résilience ne consiste pas à sortir du marché, mais à construire une exposition diversifiée. Les marchés actions hors des Etats-Unis, les valeurs industrielles européennes, les infrastructures énergétiques, le secteur de la santé ou encore certains marchés émergents affichent aujourd’hui des valorisations nettement plus modestes et des flux de bénéfices moins tributaires d’hypothèses optimistes sur l’intelligence artificielle.

La vraie bulle, si bulle il y a, ne se trouve peut-être pas dans les valorisations absolues, mais dans la concentration des portefeuilles eux-mêmes. Lorsque tout le monde détient les mêmes titres, que les flux indiciels renforcent mécaniquement les mêmes gagnants et que les alternatives sont perçues comme sans intérêt, le risque d’une rotation brutale s’accroît. Ce n’est pas parce qu’une catastrophe va se produire, mais parce que les marchés concentrés sont naturellement plus sensibles aux mauvaises nouvelles.

La bonne nouvelle, c’est que l’alternative à la concentration n’est pas le repli défensif. Il s’agit de la diversification active, à un moment où les opportunités de valorisation attractive sont nombreuses et variées, tous secteurs et toutes zones géographiques confondus. Ce n’est pas renoncer au potentiel de hausse, mais c’est une façon plus robuste de le saisir.

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