La décision de la Cour Suprême américaine d’invalider les droits de douane «réciproques» et la réaction de Donald Trump d’imposer à 15% les biens importés créent de nouvelles incertitudes sur les relations commerciales internationales. Pour tenter d’y voir plus clair, Eric Dor, professeur et directeur des études économiques à l’IESEG School of Management, à l’Université catholique de Lille, répond aux questions d’Allnews:
Qui sont les gagnants éventuels des récents événements sur les droits de douane américains?
Les gagnants pourraient être les pays qui n’ont pas encore signé d’accord commercial (Deal) avec l’Administration Trump et qui verront le taux de leurs droits de douane moyens baisser, à l’image du Brésil et de l’Inde. En effet, Donald Trump ne peut pas imposer plus de 15% de droits de douane durant 150 jours.
A l’annonce des droits de douane de Trump, deux stratégies étaient possibles. Certains pays ou groupes de pays ont immédiatement réagi aux droits de douane américains souvent très lourds, comme les 39% imposés à la Suisse, en acceptant des «Deals» très inégaux et très inéquitables mais qui semblaient limiter les dégâts -et que ces pays ont peut-être eu tort d’accepter-. L’UE, premier partenaire commercial des Etats-Unis, aurait pu, à mon avis, être moins conciliante et imposer son instrument contre la coercition.
Ceux qui n’en ont pas signé ressortent gagnants parce que leur taux de droits de douane moyen va baisser et ils ont échappé aux concessions exagérées acceptées par les pays, ou unions, qui avaient conclu des accords.
«Donald Trump entend d’abord gagner du temps avant de trouver une nouvelle décision».
Quels sont les taux moyens actuels?
Le taux moyen est plus bas que le taux réciproque ou celui de l’accord en raison des exemptions. La Chine paie en moyenne, donc après exemptions, 31,07% (fin décembre), le Brésil 14,65%, l’UE 8,59%, la Suisse 6,93%, le Royaume-Uni 7,21%.
Même à l’intérieur de l’UE, en raison du mix de produits exportés, le taux moyen diffère selon les pays. Le taux irlandais est de 2,67%, en raison du poids des produits pharmas, la France 5,81%. Ceux qui exportent beaucoup d’acier ou de véhicules ont des taux plus élevés, à l’image de l’Allemagne avec 9,27%, l’Italie 11,72%, la Suède 12,71%.
Que se passera-t-il pour les pays disposant d’un accord négocié?
Pour ces pays, c’est un peu la boîte noire. Nous pourrions imaginer que le nouveau taux de 15% qui se base sur le section 122 et la loi de 1974 (Trade Act) ne change rien puisque l’accord prévoit un taux de 15%, par exemple pour l’UE et la Suisse.
L’incertitude porte sur les exemptions. Les Deals de l’UE et de la Suisse prévoient des exemptions qui ont été négociées. Pour les nouveaux droits de douane, les exemptions sont assez proches de celles des accords mais elles concernent une autre classification américaine. Des différences sont donc possibles. C’est pourquoi les pays demandent des clarifications aux Etats-Unis. Les Britanniques, eux, demandent si leur taux négocié (10%) devient 15%. L’incertitude reste grande.
Au parlement européen, il semble qu’une majorité se dessine pour refuser de signer le Deal avec les Etats-Unis. Nous n’en sommes qu’au pré-accord, lequel n’est appliqué que provisoirement sur la base de la bonne volonté des deux parties. Mais il n’y a pas d’unanimité. La France est encline à l’affrontement, à l’inverse de l’Italie et de l’Allemagne.
Que se passera-t-il des engagements faits au sein des accords et portant sur des achats de biens énergétiques ou des investissements dans des sites de production aux Etats-Unis?
Ces questions nous conduisent à nous interroger sur notre stratégie. Les Américains souhaitent mettre en œuvre les accords qui ont été négociés. Des réponses sont attendues de leur part aux nombreuses questions de leurs partenaires, d’autant que tous les interlocuteurs américains n’ont pas la même analyse.
Ursula von der Leyen souhaite respecter le Deal qui a été signé. Est-ce dans l’intérêt de l’UE de respecter l’accord et les énormes concessions qui ont été faites? Les experts et les politiciens sont partagés. L’invalidation par la Cour Suprême nous donne l’occasion de faire un «Reset», de repartir à zéro et d’accorder moins de concessions. L’incertitude existe aussi sur la légalité de la nouvelle arme utilisée par Donald Trump, la Section 122 du Trade Act de 1974. Elle suppose des problèmes graves de paiements internationaux. Si les Etats-Unis accusent un déficit commercial majeur sur les biens, ils ne souffrent pas de problèmes de paiements internationaux. L’esprit de la loi n’est pas respecté, selon des experts, même américains. Il faut remettre la loi de 1974 dans son contexte, celui de la fin des accords de Bretton Woods et de l’étalon or. Il serait donc possible de contester devant la Cour Suprême l’appel à la loi de 1974 pour imposer des taux de 15%. Donald Trump s’en moque. Il sait que la durée de ces tarifs est de 150 jours et que pour la prolonger il a besoin de l’accord du Congrès -lequel lui sera probablement refusé car de nombreux Républicains sont plus favorables au libre échange qu’aux droits de douane-.
«Le message est clair: l’Etat de droit survit malgré tout aux Etats-Unis.»
N’est-ce pas excessivement optimiste d’imaginer que les droits de douane de 15% disparaîtront après les Midterms?
Donald Trump entend d’abord gagner du temps avant de trouver une nouvelle décision. Il faut savoir que l’emploi de la section 232, déjà citée et utilisée pour les tarifs sur l’acier, nécessite des enquêtes qui peuvent durer jusqu’à 270 jours. Il peut utiliser les quelques mois à 15% pour lancer une offensive sur l’agro-alimentaire, les machines-outils ou les produits pharmaceutiques avec cette procédure qui pourrait conduire à des droits de douane sectoriels plus élevés. Dans chaque pays, on trouve deux écoles, celle du Reset et celle qui veut respecter le Deal de peur que les mesures de rétorsion ne soient pires.
Est-ce qu’un pouvoir accru des Démocrates américains signifierait l’abandon des droits de douane de Trump?
Il ne faut pas se faire d’illusion. L’esprit protectionniste a aussi gagné les Démocrates. Joe Biden n’avait pas détricoté toutes les mesures protectionnistes prises par Trump lors de son premier mandat. Par contre, une partie des droits de douane déplaît grandement à une partie de l’électorat républicain, celle qui a conduit à une hausse des prix à la consommation. On observe une montée du mécontentement républicain qui peut être le prélude à une catastrophe lors des Midterms de novembre.
Avec les Démocrates, la politique resterait protectionniste, mais elle serait peut-être plus équilibrée.
Quelles sont les conséquences des décisions pour les relations entre les Etats-Unis et la Chine?
La décision dépend des futures décisions de Donald Trump. Pour l’instant, la Chine n’est pas mécontente. Le taux de droit de douane devrait baisser d’environ 32 vers 24%. Tout dépend des mesures de remplacement qui interviendront.
La Chine, qui n’a pas capitulé face aux Etats-Unis, ne manque pas d'arguments, compte tenu de son rôle dans des secteurs clés tels que les terres rares.
Sous l’angle économique, les effets des tarifs américains sur la production manufacturière américaine, sur les prix et sur le déficit commercial ont-ils répondu aux attentes de Donald Trump?
Non. Le déficit commercial s’est creusé. Sur les prix, trois études, dont une de la Fed, révèlent que 90% des droits de douane sont payés par les Américains, soit par les consommateurs finaux à travers leur répercussion sur les prix, soit par les intermédiaires, avec une baisse des marges. Il est encore difficile de porter un jugement définitif sur l’industrie manufacturière et l’investissement. Les projets d’investissement des entreprises étrangères, intégrés ou non dans les Deals, exerceront leurs effets seulement sur le long terme. Le seul vrai succès de Trump, à travers ses pressions commerciales, se situe dans ces projets de relocalisation aux Etats-Unis, par exemple dans l’automobile. Le bilan est donc très mitigé.
Que pensez-vous de la faible réaction des marchés financiers?
Leur réaction est modeste parce que les conséquences pratiques des décisions sont très incertaines. Les analystes prévoyaient une hausse des taux longs américains, à la suite de la réduction attendue des recettes budgétaires. Mais il est difficile d’imaginer les conséquences de l’imposition d’un taux de 15% et le remboursement éventuel des droits de douane perçus indûment. La Cour Suprême n’a pas couvert cet aspect. L’incertitude est totale à ce sujet.
Quel est le message que vous tirez de la décision de la Cour Suprême?
Le message est clair: l’Etat de droit survit malgré tout aux Etats-Unis. Une économie libérale doit reposer sur un état de droit solide qui garantit les règles du jeu, les droits des investisseurs, la visibilité à long terme et qui explique la prospérité de l’Occident.
Le premier problème de la politique de Trump tient précisément à ce manque de visibilité. Les mesures prises sont juridiquement peu solides. Nous le voyons ici avec l’utilisation erronée de la loi de 1977, et qui a été employée pour le gel des avoirs russes, mais qui est inappropriée pour les droits de douane comme l’a montré la Cour Suprême.