Le bitcoin se trouve à la croisée de forces contradictoires

Gérard Reber

3 minutes de lecture

Pour Sheraz Ahmed de Storm Partners la récente baisse de la première cryptomonnaie au monde n’est qu’une simple phase de respiration au sein d’un cycle haussier.

 

Depuis maintenant plusieurs semaines, le bitcoin est repassé en dessous des 100'000 francs, brisant les espoirs des investisseurs les plus optimistes et entraînant surtout dans son sillage l’ensemble du marché des crypto-actifs. Ce repli ravive une inquiétude au sein de toute l’industrie: cette forte baisse marque-t-elle les prémices d’un nouvel «hiver crypto», similaire à celui survenu en 2022 ou n’est-elle qu’une simple phase de consolidation au sein d’un cycle plus large? L’analyse de Sheraz Ahmed, associé gérant de Storm Partners, un cabinet de conseil spécialisé dans la blockchain, et fondateur du centre d’innovation Decentral House à Genève.

Quelles sont les raisons derrière le nouveau et important repli du Bitcoin et des autres  crypto-actifs?

Il ne faut pas oublier que le bitcoin est un actif fortement sensible aux dynamiques macroéconomiques. Sa baisse récente reflète principalement des arbitrages de marché liés à l’évolution des taux d’intérêt américains, aux données sur l’inflation, ainsi qu’à des prises de bénéfices après une hausse rapide. Par ailleurs, des sorties massives des ETF spot, notamment ceux de Grayscale, ont accentué la pression vendeuse.

Il ne s’agit donc pas d’un rejet fondamental de l’actif, mais plutôt d’une phase de respiration au sein d’un cycle haussier. De plus, la plupart des autres marchés ayant progressé pendant cette période de consolidation, il ne serait pas surprenant de voir le Bitcoin surperformer dans les mois à venir.

Comment expliquez-vous un tel recul dans un contexte de soutien affiché de la Maison-Blanche aux crypto-actifs?

Le soutien politique ne suffit pas à neutraliser les dynamiques de marché. Le message envoyé par la Maison-Blanche est certes positif à long terme, mais les marchés restent avant tout guidés par des facteurs de court terme: inflation, politique monétaire et tensions géopolitiques. Si ce soutien structurel contribue à rassurer les investisseurs institutionnels, il ne protège pas d’une correction technique ni d’un cycle plus volatile.

Le bitcoin, en tant qu’actif, se situe aujourd’hui à une intersection unique entre la finance traditionnelle et l’univers crypto natif, ce qui l’expose à des forces parfois contradictoires. Cette situation n’a pas empêché certains actifs comme Monero (XMR), portés par leur narrative axée sur la confidentialité,de capter une partie de l’attention du marché. Ces déplacements cycliques de l’intérêt des investisseurs sont typiques de cette industrie, sans pour autant remettre en cause la position centrale du bitcoin.

Peut-on toutefois redouter de faire face à un nouvel hiver pour les cryptomonnaies?

Le secteur est aujourd’hui bien plus robuste qu’en 2018 ou en 2021, avec des blockchains actives, des revenus on-chain et une adoption institutionnelle en cours. Beaucoup continuent de croire aux cycles de quatre ans liés aux halving, mais chaque cycle évolue plus qu’il ne se répète. Pour ma part, je demeure optimiste: la demande dépasse déjà l’offre sur certains actifs, et les premiers signaux positifs de marché sont à nouveau observables.

Quels éléments pourraient, au contraire, permettre de s’en prémunir et de relancer l’ensemble de l’industrie?

Trois catalyseurs principaux peuvent être identifiés : une baisse des taux d’intérêt, un regain de visibilité géopolitique et l’adoption concrète des stablecoins, tant pour les paiements que pour d’autres usages financiers, comme la tokenisation d’actifs. Si ces facteurs venaient à converger, un redémarrage du marché pourrait s’opérer. D’un point de vue technique, tous les éléments sont déjà en place. Ce qui fait défaut aujourd’hui, c’est un alignement macroéconomique favorable, ainsi qu’un narratif capable de capter l’attention à grande échelle.

Malgré les années qui passent, le bitcoin et les autres cryptomonnaies demeurent très volatils. Peut-on espérer, à l’horizon 2026, une diminution de la spéculation autour de ces monnaies numériques?

La volatilité tend à diminuer progressivement, mais de manière structurelle. À mesure que l’adoption progresse, la spéculation se dilue davantage dans les usages réels. En 2026, une stabilisation relative pourrait ainsi s’opérer, surtout si les flux institutionnels se normalisent. Il ne faut toutefois pas oublier que le bitcoin demeure un actif sans banque centrale et à l’offre fixe, ce qui le rend intrinsèquement plus sensible aux chocs que les actifs traditionnels.

L’influence du bitcoin sur le reste de l’écosystème demeure incontestable. Cette situation est-elle amenée à durer?

Le bitcoin reste effectivement «la référence» du secteur. Il s’agit du seul actif à bénéficier simultanément d’un puissant effet de réseau, d’une forte lisibilité macroéconomique et d’un narratif véritablement universel. Les autres cryptomonnaies peuvent s’illustrer sur le plan technique ou dominer certaines niches spécifiques, mais aucune n’est parvenue à s’imposer comme un standard mondial. Sauf changement de paradigme majeur, l’influence du Bitcoin restera donc difficile à détrôner.

On l’oublie souvent, mais les cryptomonnaies sont avant tout des solutions de paiement reposant sur une blockchain. Quelles conséquences l’essor actuel de l’intelligence artificielle, en particulier des IA génératives, peut-il avoir sur les blockchains?

L’IA génère, la blockchain vérifie. Avec la multiplication des contenus numériques et l’émergence d’agents autonomes, le besoin de registres décentralisés s’accroît afin de valider les données, sécuriser les identités et automatiser les interactions. On observe déjà l’apparition de wallets intelligents et de smart contracts interopérables avec des modèles d’IA. À terme, ces deux technologies sont appelées à se croiser de manière toujours plus étroite.

Enfin, quelles cryptomonnaies retiennent le plus votre attention actuellement, et pour quelles raisons?

Je m’intéresse principalement aux tokens qui présentent une utilité réelle et dont les organisations sous-jacentes génèrent déjà des revenus — sans nécessairement parler de profit, mais au moins d’un modèle économique tangible. Par ailleurs, les Layer 1 et les écosystèmes Web3 demeurent centraux. Ils constituent les fondations techniques de l’ensemble de l’industrie, et leur santé a un impact direct sur tout l’écosystème, de l’innovation aux applications concrètes.

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