Grandes fortunes: la gouvernance avant la géographie

François Mollat du Jourdin, MJ&Cie

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Les familles fortunées n'ont jamais été aussi mobiles. Mais les arbitrages entre juridictions ne prennent sens que lorsqu'ils s'inscrivent dans une stratégie de gouvernance familiale.

 

Rarement la richesse aura été aussi mobile. Le dernier rapport de Henley & Partners décrit un monde où les grandes familles ne choisissent plus un pays, mais construisent un véritable «portefeuille souverain» de résidences, de nationalités, de structures et d'investissements répartis entre plusieurs juridictions. Les Etats se disputent désormais non seulement les capitaux, mais aussi les entrepreneurs, les investisseurs et les familles qui les détiennent.

Le débat public en tire souvent une conclusion simple: les grandes fortunes arbitreraient avant tout en fonction de la fiscalité. On quitterait un pays comme on résilie un abonnement devenu trop coûteux. Cette lecture est séduisante. Elle est aussi largement incomplète.

Le mythe de la fuite fiscale

Commençons par relativiser l'exode. Au Royaume-Uni, la suppression du régime des non-doms devait provoquer une vague massive de départs. Les premières données racontent une histoire plus nuancée. Dans un monde devenu plus incertain, la stabilité juridique, la qualité des institutions, l'environnement économique ou le système éducatif continuent de peser lourd dans les choix familiaux.

La succession n'est plus un simple passage de témoin; elle est devenue un exercice de conception.

La Suisse observe une réalité comparable. Les capitaux circulent rapidement; les personnes beaucoup moins. Lorsque certaines fortunes quittent Londres ou Paris, elles ne s'installent pas automatiquement à Genève ou à Zurich. Le capital se déplace d'un clic; une famille, elle, s'enracine dans une école, une langue, une culture, une histoire. Entre les deux se joue l'essentiel de la stratégie patrimoniale.

Quand la complexité devient le sujet

Le principal enseignement de cette mobilité n'est pas que les familles partent. C'est qu'elles se dispersent. Résidence dans un pays, nationalité dans un autre, actifs répartis entre plusieurs juridictions, entreprises présentes sur différents marchés, héritiers vivant parfois sur plusieurs continents: les grandes familles raisonnent désormais à l'échelle internationale.

Cette évolution transforme profondément la nature du défi patrimonial. Car un patrimoine éclaté entre plusieurs pays ne pose pas d'abord une question fiscale. Il pose une question de cohérence. Qui décide? Selon quelles règles? Comment arbitrer lorsque les centres de décision, les intérêts économiques et parfois les cultures familiales sont eux-mêmes dispersés?

La géographie ne disparaît pas. Elle cesse simplement d'être la variable stratégique principale. La véritable question devient alors celle de la gouvernance.

La gouvernance comme stratégie

On l'oublie souvent: à long terme, les principales causes de destruction des grands patrimoines trouvent rarement leur origine dans la fiscalité seule ou dans les marchés financiers. Elles résultent bien plus souvent d'un défaut de préparation, de dialogue ou de continuité familiale. L'adage anglo-saxon «shirtsleeves to shirtsleeves in three generations» conserve à cet égard toute sa pertinence. Ce n'est généralement pas l'insuffisance des rendements qui affaiblit une fortune, mais l'incapacité à transmettre un projet collectif.

Le contexte actuel donne à cet enjeu une résonance nouvelle. Un transfert historique de patrimoine est en cours entre les générations. Dans le même temps, les familles deviennent plus internationales tandis que leurs structures se complexifient. La transmission ne consiste plus seulement à transmettre des actifs, mais aussi des responsabilités, des valeurs, des savoir-faire, des réseaux et une capacité à décider ensemble.

La Suisse, place de gouvernance

C'est précisément sur ce terrain que la Suisse dispose d'un avantage singulier. Le pays ne gagnera pas toujours la course aux régimes fiscaux les plus attractifs. D'autres juridictions continueront à proposer des dispositifs plus favorables. Mais l'avantage suisse est d'une autre nature.

Peu de places concentrent autant de compétences juridiques, fiscales, financières, entrepreneuriales et philanthropiques mobilisables au service de familles confrontées à une complexité internationale croissante. Peu disposent également d'une expérience aussi ancienne dans l'art de faire dialoguer plusieurs générations, plusieurs systèmes juridiques et plusieurs cultures patrimoniales.

La valeur ajoutée du family office ne se limite pas à coordonner des prestataires ou à organiser des structures. Elle consiste à préserver une cohérence d'ensemble lorsque tout se complexifie. C'est là que la gouvernance révèle toute sa valeur.

Comment durer?

Deux logiques s'opposent alors. La première fait de la juridiction la stratégie et de la fiscalité la boussole. La seconde fait de la gouvernance la stratégie et de la géographie un instrument au service d'un projet familial. La première cherche à optimiser. La seconde cherche à durer.

A mesure que les familles deviennent internationales, cette seconde logique s'imposera probablement comme la véritable clé de création de valeur. La question décisive de la prochaine décennie ne sera donc sans doute pas «Où s'installer?», mais bien «Comment durer?». C'est en répondant à cette question que la Suisse préservera ce qui fait, depuis toujours, sa singularité: la confiance, l'exigence, l'indépendance et le temps long.

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