La Suisse doit clarifier son modèle de family office

François Mollat du Jourdin, MJ&Cie

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L’écosystème helvétique reste une référence patrimoniale, mais doit clarifier le statut des «family offices» pour préserver son avantage.

 

La Suisse conserve une place singulière dans l’imaginaire patrimonial international. Pour de nombreuses familles fortunées, elle reste associée à la stabilité institutionnelle, à la sécurité juridique, à la profondeur de son expertise financière et à une véritable culture de confidentialité et de conservation du patrimoine. Ces atouts sont réels. Ils sont devenus plus précieux encore dans un monde marqué par les tensions géopolitiques et la fragmentation croissante des normes et des blocs économiques.

Mais précisément parce que ces atouts sont réels et convoités, il serait dangereux de les considérer comme acquis. La concurrence entre places financières ne porte plus uniquement sur la fiscalité ou la qualité de la gestion d’actifs. Elle porte désormais sur la capacité d’une juridiction à offrir aux grandes fortunes internationales un cadre lisible, cohérent – et à le faire savoir.

Singapour en est aujourd’hui l’illustration la plus frappante: en créant des statuts dédiés aux family offices, assortis d’un cadre fiscal et réglementaire clair, la cité-État a attiré plus de 1 500 structures en quelques années à peine. Hong Kong, Dubaï et Luxembourg suivent des logiques similaires. Ces places ne se contentent plus d’attirer les capitaux: elles structurent des écosystèmes, définissent des dispositifs dédiés et assument une véritable stratégie d’attractivité.

La place helvétique, elle, n’a jamais véritablement structuré ce segment. Et cette absence de cadre commence non seulement à peser, mais à créer des distorsions.

Quand tout devient «family office»

Le terme «family office» recouvre aujourd’hui en Suisse des réalités très différentes: single family offices, multi family offices, gérants de fortune indépendants, banques privées, plateformes de services ou structures hybrides. Cette diversité n’est pas un problème en soi – elle le devient lorsque l’appellation brouille la compréhension du client final.

Un family office ne devrait pas être un simple habillage marketing. Sa vocation est plus large: organiser, coordonner, superviser et pérenniser le patrimoine familial dans le temps long, à travers les générations, de manière indépendante - et non simplement gérer ou distribuer des solutions financières. Cela suppose une vision globale, couvrant les investissements, la structuration juridique et fiscale, la transmission, la philanthropie, la gouvernance familiale, et parfois la médiation entre générations ou les enjeux de résidence. C’est cette fonction de chef d’orchestre qui fait la spécificité du family office. Elle implique une délimitation nette entre le conseil, la sélection des prestataires et l’exécution. On ne peut pas durablement prétendre conseiller une famille en toute indépendance si l’on est simultanément commissionné sur les solutions que l’on recommande. La question n’est pas morale, elle est structurelle: l’indépendance et l’alignement d’intérêts doivent être garantis.

La clarté comme avantage compétitif

C’est précisément sur ce terrain que le pays peut - et doit - se distinguer. Les familles internationales sont confrontées à une accumulation de contraintes: multiplication des juridictions, mobilité des héritiers, complexité fiscale croissante, tensions géopolitiques, poids croissant des actifs privés, enjeux de cybersécurité et exigences de gouvernance accrues. La réponse ne peut plus être uniquement financière. Elle doit être patrimoniale, stratégique, indépendante - et intégrer la dimension humaine et familiale.

La Suisse dispose, en cette matière, d’un avantage considérable. Peu de places concentrent autant d’expertises - bancaires, financières, juridiques, fiscales, immobilières, artistiques ou philanthropiques. Peu de places ont développé une telle capacité à travailler dans des environnements complexes, construits à la fois sur des logiques de common law et de droit civil. Rares sont les juridictions qui bénéficient d’une telle continuité institutionnelle. Peu inspirent encore, à ce point, l’idée de stabilité.

Mais cet avantage gagnerait à être mieux structuré. La place helvétique doit mieux définir ce qu’elle entend par family office, à différencier le conseil réellement indépendant des autres formes de prestation patrimoniale et à définir des standards professionnels adaptés. Pendant qu’elle hésite, d’autres places avancent.

Un conseil à visage découvert

Les grandes familles ne recherchent plus seulement une banque, une juridiction ou une fiscalité. Elles recherchent un écosystème capable d’accompagner leur complexité, mais plus encore, de l’anticiper. Elles veulent savoir qui conseille, qui exécute, qui supervise, qui est rémunéré par qui - et selon quelle logique. Dans ce contexte, l’orchestration et la transparence deviennent des avantages compétitifs.

L’émergence d’un cadre de référence dédié aux single et multi family offices - ou à tout le moins d’une charte professionnelle reconnue - irait dans ce sens. Non pour alourdir inutilement la réglementation, mais pour établir une distinction utile entre des métiers qui ne poursuivent pas les mêmes finalités. Il offrirait un repère aux familles et un cadre de reconnaissance aux véritables acteurs du secteur.

La Suisse possède les expertises, l’histoire et la crédibilité. L’enjeu n’est plus celui des compétences - elles sont là. C’est celui de leur lisibilité. Mieux définir le métier ne reviendrait pas à transformer une activité fondée sur la discrétion en industrie standardisée. Ce serait au contraire renforcer ce qui fait la valeur – inégalée - du modèle suisse: la confiance, l’exigence, l’indépendance et le temps long.

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