Depuis ce printemps, le secteur pharmaceutique suisse et européen est scruté de près au fur et à mesure des multiples annonces en lien avec les droits de douane imposés par les Etats-Unis. En tant qu’investisseur, mieux vaut toutefois se concentrer sur les facteurs fondamentaux, recommande Stefan Blum, gérant d’un fonds consacré aux techniques médicales et services liés aux sciences de la vie («Medtech & Services») chez Bellevue Asset Management. Il explique pourquoi son fonds met l’accent sur les entreprises actives dans les techniques médicales et les services de santé plutôt que sur les groupes pharmaceutiques qui fabriquent des médicaments. Entretien.
Votre fonds se concentre sur les sociétés actives dans les techniques médicales et les services liés aux sciences de la vie mais pas sur les entreprises qui fabriquent des médicaments. Pourquoi ce choix?
L’univers d’investissement lié au secteur de la santé se répartit à hauteur de 60% de groupes qui fabriquent des produits pharmaceutiques et d’un peu plus d’un tiers d’entreprises actives dans les techniques médicales ou les services de santé tels que les hôpitaux et les assurances. Il y a plusieurs raisons qui nous ont incité à mettre l’accent sur les entreprises qui ne produisent pas de médicaments.
Premièrement, il y a en Suisse un intérêt important de la part des investisseurs à pouvoir placer une partie de leur argent dans des sociétés liées aux sciences de la vie autres que les actions d’entreprises qui figurent souvent déjà dans leur portefeuille comme Novartis ou Roche de façon active ou passive en investissant dans le SMI. C’est le cas aussi pour les personnes qui investissent au Royaume-Uni, où des titres comme AstraZeneca ou GlaxoSmithKline représentent déjà un poids important en figurant dans le Top 10 de la bourse britannique. C’est pourquoi il est intéressant de proposer une sélection de titres liés aux sciences de la vie qui sont complémentaires avec d’autres positions figurant dans les portefeuilles.
Deuxièmement, le taux de croissance des revenus dans le domaine de la santé est supérieur à celui du PIB de la plupart des pays industrialisés. Cela s’explique par le vieillissement de la population ainsi que la mise à disposition de traitements innovants plus coûteux qui arrivent sur le marché.
Troisièmement, le secteur de la santé est l’une des rares branches qui continue de croître même en cas de ralentissement de la conjoncture, voire de récession. La combinaison de ces facteurs – à savoir un secteur de croissance mais avec des caractéristiques défensives – est un des grands atouts des investissements dans le secteur de la santé. Lorsque les marchés boursiers évoluent moins favorablement, beaucoup d’investisseurs se tournent alors vers les actions plus défensives.
«Le taux d’approbation est d’environ 80% dans le domaine des medtech pour les nouveaux produits. La proportion est inverse lorsqu’il s’agit de nouveaux médicaments candidats.»
Ne suffit-il pas d’acheter un ETF diversifié consacré au secteur des sciences de la vie pour tirer parti de tous ces avantages?
On peut bien sûr aussi investir de manière passive dans les sciences de la vie. Toutefois, dans ce cas, cela signifie que votre investissement sera largement dominé par l’industrie pharmaceutique mondiale, alors que les autres sous-branches de ce secteur, comme les techniques médicales, les outils destinés aux sciences de la vie mais aussi les assureurs maladie et les hôpitaux.
Qu’est-ce que cela change en termes de profil risque/rendement pour les investisseurs?
Un aspect essentiel est que les entreprises actives dans les techniques médicales sont pas exposées à ce que l’on appelle la falaise des brevets («patent cliff» en anglais). Lorsque des médicaments importants voient leur brevet arriver à échéance, les entreprises pharmaceutiques sont souvent contraintes de combler les baisses de revenus résultant de l'émergence d'une concurrence de génériques bon marché en achetant des plus petites sociétés, par exemple des biotech, à des prix très élevés.
De plus, le taux d’échec des nouveaux produits est très inférieur à celui des groupes pharmaceutiques. Le taux d’approbation est d’environ 80% dans le domaine des medtech pour les nouveaux produits. La proportion est inverse lorsqu’il s’agit de nouveaux médicaments candidats.
L’univers d’investissement des sociétés actives dans les techniques médicales est-il suffisamment vaste et n’y a-t-il pas un risque d’être trop fortement exposé à des petites et moyennes capitalisations, plus volatiles que les actions de la «Big Pharma»?
Non, ce n’est pas le cas. Notre portefeuille est composé à plus de 90% d’actions de grandes capitalisations. Celles-ci ne manquent pas dans le domaine des techniques médicales. Des sociétés telles qu’Abbott Laboratories, Boston Scientific et Stryker, qui figurent parmi nos principales positions, sont toutes des grandes entreprises.
A cet égard, il vaut aussi la peine de mentionner que nous n’investissons que dans des titres très liquides. Théoriquement, nous pourrions revendre plus de 98% de nos positions en deux jours sans que cela n’ait un impact sur le prix des titres considérés individuellement.
Concernant les Etats-Unis, qui représentent plus de 80% de votre portefeuille, il y a eu beaucoup de questions depuis ce printemps pour évaluer dans quelle mesure les entreprises européennes et suisses de taille moyenne pourront continuer à exporter sur ce marché. Les grands groupes ont les moyens de s’implanter sur place, les petites et moyennes entreprises, non. Est-ce que cela influe sur la sélection de sociétés dans lesquelles vous investissez?
Les droits de douane annoncés ce printemps par l’administration Trump, puis le flou qui a continué de régner pendant plusieurs mois quant à savoir si les produits pharmaceutiques en seront exemptés ou non, a fait place à un début de détente sur ces questions à partir de septembre.
Cela a été le cas notamment suite à un premier accord annoncé avec Pfizer. Il s’en est suivi une première stabilisation des valeurs liées au secteur de la santé et un début de reprise. Le principe de la «most favoured nation» en matière de fixation des prix concernant le programme d’assistance médical fédéral Medicaid a contribué à détendre la situation. A noter que Medicaid, qui concerne avant tout les personnes à faibles revenus, ne représente qu’une toute petite partie du marché pharmaceutique aux Etats-Unis.
Autre changement: la possibilité d’effectuer des achats directs via la plateforme TrumpRx. Tous ces éléments ont contribué à créer un climat plus constructif entre l’Administration Trump et le secteur pharmaceutique.
«Des sociétés telles qu’Abbott Laboratories, Boston Scientific et Stryker, qui figurent parmi nos principales positions, sont toutes des grandes entreprises.»
Environ 4% de votre fonds est investi dans des sociétés suisses. La Suisse est-elle encore une place importante pour la medtech et y a-t-il des entreprises helvétiques qui correspondent à vos critères?
La Suisse a encore clairement un lien fort avec le secteur des techniques médicales. Il suffit de penser à des entreprises comme Sonova, Straumann, Tecan ou encore Yspomed. Le domaine des techniques médicales est quelque chose de tangibles pour les investisseurs suisses. Par ailleurs, pratiquement tout le monde a déjà été en contact avec des produits de medtech et c’est un avantage pour nous quand nous cherchons à intéresser les gens à cette thématique.
Pouvez-vous citer un exemple de position que vous avez renforcée récemment au sein de votre fonds?
Une société intéressante actuellement est EssilorLuxottica qui est parvenu à combiner avantageusement produits de luxe et techniques médicales en proposant sa gamme de lunettes intelligentes ou «smart glasses». Personnellement, je n’avais jamais trop cru au potentiel des lunettes façon «masque de ski» proposées jusqu’à présent par des grands groupes américaines. Les «smart glasses» commercialisées par EssilorLuxottica ont l’avantage d’être à la mode et de pouvoir s’intégrer beaucoup plus facilement dans la vie des gens. En outre, de nouvelles options intégrant des fonctionnalités s’appuyant sur l’IA seront aussi proposées.
Que pensez-vous des annonces récentes en matière de fusion et acquisition («M&A»), à l’exemple des transactions de taille impliquant Pfizer et Metsera en lien avec les traitements contre l’obésité ou le rachat d’Avidity Biosciences par Novartis: est-ce spécifique aux grands groupes pharmaceutiques et biotech ou cela pourrait-il s’étendre aussi aux sociétés actives dans les techniques médicales?
Les fusions-acquisitions sont moins importantes pour les projets d’investissements dans les medtech. Le marché s'est déjà consolidé il y a quelques années. Cependant, bon nombre des grandes entreprises de medtech procèdent à des acquisitions complémentaires. Elles rachètent des petites entreprises innovantes proposant des produits disruptifs qu'elles peuvent facilement distribuer grâce à leur vaste force de vente. Cela accélère la croissance des ventes au niveau du groupe et, grâce aux économies d'échelle, améliore également la rentabilité.