Le rapport sur l’emploi américain publié début août a mis en lumière un affaiblissement préoccupant du marché du travail. Avec seulement 73'000 créations d’emplois en juillet et des révisions négatives massives sur mai et juin (-258'000), la moyenne mobile sur trois mois s’effondre à 35'000. C’est la plus faible dynamique post-pandémique observée à ce jour. Pourtant, le taux de chômage reste officiellement stable à 4,2%, en ligne avec son niveau «naturel» estimé par la Fed. Derrière cette stabilité apparente, la détérioration est plus diffuse: le nombre de chômeurs de longue durée dépasse 1,8 million, la durée moyenne du chômage grimpe à 24 semaines, et les flux de nouveaux entrants au chômage explosent (+275'000 en juillet, un record depuis 1967).
En parallèle, la politique commerciale américaine redonne de la vigueur aux tensions inflationnistes. Les nouveaux droits de douane sur les importations – dont 39% sur les produits suisses – font mécaniquement monter les prix des biens d’équipement, électroniques ou médicaux. L’inflation core pourrait ainsi franchir temporairement les 3% au second semestre, alors même que la croissance des salaires s’accélère (+3,8% annualisé au T2 selon l’Employment Cost Index). Dans ce contexte, le dollar s’est affaibli, les taux à 10 ans américains sont retombés à 4,22%, et les marchés anticipent désormais 60 points de base de baisse de taux d’ici décembre, avec une probabilité de 92% d’un assouplissement dès le 18 septembre.
La Réserve fédérale se retrouve dans une impasse stratégique.
La Réserve fédérale se retrouve dans une impasse stratégique. D’un côté, la normalisation du marché du travail est réelle, mais progressive. Elle résulte en partie d’un ralentissement marqué de l’immigration (force vive du rebond post-Covid), avec 730'000 travailleurs étrangers en moins depuis janvier. La contraction de l’offre de travail brouille la lecture des indicateurs classiques comme les créations d’emplois ou le taux de participation. En parallèle, la baisse des embauches s’accompagne d’un maintien très faible des licenciements, confirmant une dynamique «slow to hire, slow to fire».
D’un autre côté, la Fed est confrontée à une résurgence des pressions inflationnistes exogènes. Le retour des barrières tarifaires, impulsé par l’administration Trump, renchérit mécaniquement certains biens importés et relance les anticipations d’inflation. L’effet est d’autant plus sensible que les entreprises, déjà contraintes par la raréfaction de la main-d’œuvre, allongent les horaires plutôt que de recruter, et revoient à la hausse leurs offres salariales. Le secteur de la santé, principal pourvoyeur d’emplois (+80% des gains en 2025), ne peut à lui seul compenser l’atonie générale.
À cela s’ajoute une pression politique grandissante: la démission surprise de la gouverneure Adriana Kugler – saluée par Donald Trump comme une «opportunité de repositionner la Fed» – ouvre la voie à une recomposition partisane de l’institution monétaire. La Maison Blanche affiche clairement son intention d’orienter la Fed vers une politique monétaire plus accommodante, en cohérence avec son programme de relance fiscale. Une telle politisation renforce l’incertitude et fragilise l’indépendance de la banque centrale, pourtant essentielle en période de tensions économiques.
Implications – Pour les investisseurs, ce contexte incertain plaide en faveur d’une stratégie de longue duration sur les obligations souveraines américaines. La dégradation du marché du travail, la persistance de taux élevés sur les créances privées et les signaux baissiers sur les taux courts justifient une révision à la baisse des anticipations de taux de la Fed, notamment pour 2026. Le repli du dollar, alimenté par le réalignement monétaire voulu par Trump, accentue l’attrait relatif des actifs en devises européennes et suisses.
Mais la Fed devra faire preuve d’une extrême prudence. Un assouplissement trop rapide risquerait d’alimenter une nouvelle boucle prix-salaires, notamment dans un contexte de restrictions migratoires et de politiques industrielles protectionnistes. À l’inverse, un statu quo prolongé affaiblirait encore la dynamique de l’emploi. Le rapport d’août sur l’emploi, attendu le 5 septembre, sera crucial: s’il confirme la faiblesse des créations d’emplois sans envolée de l’inflation, il pourrait ouvrir la voie à une baisse de 25 pb dès la réunion du 18 septembre.