A l’instar de nombreuses autres activités de service, la microfinance ne reste pas à l’écart des développements en lien avec la numérisation et l’intelligence artificielle (IA). Comment utiliser à bon escient ces outils dans le processus de sélection des dossiers et lors de l’octroi de prêts? Johannes Feist, à la tête Mikro Kapital Management depuis 2022, décrit comment la société active dans la microfinance met à profit les développements technologiques dans son secteur d’activité. Il explique aussi pourquoi les investisseurs continuent d’investir en Europe de l’Est et en Asie centrale en dépit de la guerre en Ukraine. Entretien.
Pouvez-vous rappeler dans les grandes lignes quelles sont les activités de Mikro Kapital et dans quel segment de la microfinance votre société opère?
Pour l’essentiel, nous collectons des capitaux auprès d’investisseurs, principalement des institutionnels, en Europe et nous les structurons de façon à ce qu’ils puissent être utilisés dans le domaine du microcrédit («micro credits») et des micro prêts («micro loans») accordés à des petites entreprises situées dans différents pays d’Europe, d’Asie centrale ou de la région Asie Pacifique (APAC).
«A la différence d’autres institutions actives dans la microfinance, nous n’accordons pas des prêts de l’ordre de quelques centaines de francs à des personnes privées.»
Nous plaçons aussi l’inclusion financière au cœur de notre activité en finançant des petites entreprises qui, sinon, auraient difficilement accès à des sources de financement. Typiquement, nous nous focalisons sur des prêts ou investissements portant sur des montants compris entre 2000 et 27'000 dollars. En Asie centrale, il s’agit d’une source de financement importante pour des petites entreprises ; souvent, les grandes banques prêtent de l’argent seulement aux grandes entreprises ou aux plus grandes sociétés de taille moyenne. A la différence d’autres institutions actives dans la microfinance, nous n’accordons pas des prêts de l’ordre de quelques centaines de francs à des personnes privées.
Tout le monde parle de numérisation, d’intelligence artificielle actuellement. Ces nouveaux outils modifient-ils la manière de travailler d’une société comme la vôtre?
Oui, cette révolution technologique est presque nécessaire dans notre secteur d’activité. Un des problèmes spécifiques dans notre domaine est que nous devons financer des entreprises situées dans des endroits très éloignés, non seulement de notre siège au Luxembourg mais mais aussi parfois très éloignés pour les succursales de nos sociétés dans les pays où nous opérons. Dans un pays comme le Tadjikistan, nous avons plusieurs dizaines de succursales – et ces sites sont eux-mêmes très éloignés des entreprises et des entrepreneurs qu’elles financent. C’est pourquoi les possibilités offertes par la numérisation nous aident considérablement dans notre travail. Cela concerne aussi bien des outils servant à l’authentification et à la documentation des transactions reposant sur la blockchain, via des blocs-notes numériques permettant aux agents de crédit d'effectuer des évaluations et des approbations de crédit dans des régions éloignées en temps réel, et le recours à l’IA pour automatiser certaines tâches.
Cela signifie-t-il que la décision d’octroyer des prêts ou non peut être déléguée à l’IA dans certains cas?
Lorsqu’il s’agit de prêts portant sur de petits montants ou du renouvellement de prêts existants, certaines tâches peuvent être approuvées de façon automatisée par le système. Les outils basés sur l’IA sont aussi utilisés pour préparer la documentation mais généralement pas en tant qu’outils servant directement à la prise de décision.
«Dans l'une de nos entreprises, nous testons actuellement l'approbation de certains petits prêts uniquement par l'IA. Toutefois, au cours de cette phase de test, nous surveillerons de près si cela conduit à l'exclusion indue de certains clients».
Le problème est que les outils entièrement automatisés basés sur l’analyse de données via l’IA arrivent souvent aux mêmes conclusions et excluent d’emblées automatiquement certaines entreprises et entrepreneurs dès lors qu’ils ne satisfont pas à tel ou tel critère. C’est pourquoi chez Mikro Kapital, c’est en principe toujours l’équipe locale correspondant à la région d’activité de l’entreprise qui prend la décision d’accorder un prêt ou non. Nous devons garder un équilibre l’expertise locale apportée par nos équipes et le travail réalisé grâce à l’automation.
En fait, dans l'une de nos entreprises, nous testons actuellement l'approbation de certains petits prêts uniquement par l'IA. Toutefois, au cours de cette phase de test, nous surveillerons de près si cela conduit à l'exclusion indue de certains clients ou à une détérioration de la qualité du portefeuille de prêts.
Mikro Kapital est beaucoup actif en Europe de l’Est et en Asie centrale. L’invasion d’une partie de l’Ukraine en 2022 n’a-t-elle pas entraînée une certaine réticence auprès des investisseurs compte tenu de votre profil géographique spécifique?
Comme c’est le cas pour tout événement géopolitique imprévu de ce type, il y a toujours dans un premier temps une phase de réduction des risques. C’est vrai pour la microfinance comme c’est le cas pour d’autres types d’investissements. Dans une deuxième phase, les investisseurs ont commencé à différencier la situation en fonction de chaque pays. En Moldavie, il y a eu une réelle peur qu’il y ait une extension du conflit en 2022. Par la suite, les investisseurs ont commencé à réaliser que les activités continuaient à se développer dans de nombreux pays d’Asie centrale – voire même parfois que le commerce et les investissements ont été en partie réorientés vers d’autres pays. C’est le cas, par exemple, de l’Arménie où l’économie a connu un certain boom en raison de l’arrivée d’un grand nombre de personnes qui n’avaient pas envie de rester en Russie. Il y a aussi certains pays tels que la Géorgie où les investisseurs attendent de voir comment la situation évolue.
«En Arménie, l’économie a connu un certain boom en raison de l’arrivée d’un grand nombre de personnes qui n’avaient pas envie de rester en Russie.»
Quel est l’intérêt des investisseurs suisses pour votre approche d’investissement?
Un des avantages de la place financière suisse est qu’il y a déjà plusieurs acteurs de la microfinance comme ResponsAbility, BlueOrchard ou Symbiotics qui opèrent à partir de la Suisse. A Genève et Zurich, beaucoup de gens comprennent notre activité, la microfinance n’y est pas inconnue.
Ne s’agit-il pas d’une forme de placement qui reste réservée à des catégories d’investisseurs très spécialisés, un peu comme c’est le cas pour le capital-investissement ou le capital-risque?
Il faut préciser que nous ne pouvons nous adresser uniquement à des investisseurs institutionnels, notre offre ne s’adresse pas à la clientèle de la banque de détail en Suisse. Maintenant, je pense que les possibilités offertes par la numérisation permettent aussi aux investisseurs potentiels de connaître beaucoup plus en détail les projets dans lesquels ils investissent lorsqu’ils placent de l’argent dans la microfinance. La numérisation permet d’avoir un accès beaucoup direct et détaillé à ce que nous faisons.