Moins de drame, plus de prospérité

Chris Iggo, AXA IM

6 minutes de lecture

Il semble que les banques centrales aient bien réussi leur coup. Les marchés se portent bien, même si l’assouplissement monétaire se fait attendre.

L’économie mondiale se normalise, le cycle actuel n’est ni trop chaud, ni trop froid. Les marchés aiment ça, et cela permet aux investisseurs de se concentrer sur les fondamentaux. Les entreprises engrangent des bénéfices et gèrent bien leurs bilans. C’est une bonne chose pour ceux qui investissent dans les actions et dans le crédit. Une position cyclique moins dramatique se conjugue donc avec des thèmes séculaires qui laissent entrevoir une plus grande prospérité à l’avenir. Espérons que la politique ne viendra pas tout gâcher.

Service normal 

Nous sommes bientôt à la mi-été et, pour une fois, le Royaume-Uni profite enfin d’une météo agréable, juste à temps pour le tournoi de Wimbledon (jusqu’à présent, nous avons eu un été pourri). Mis à part le temps, je dirais que cette année s’avère beaucoup plus normale que celles que nous avons connues récemment. Les perturbations de l’économie mondiale, occasionnées par la pandémie, sont en grande partie dissipées. Les effets inflationnistes résiduels s’atténuent lentement et il n’y a pas beaucoup d’éléments laissant prévoir un découplage des attentes en termes d’inflation à long terme. Certes, les anticipations inflationnistes s’appuient sur les évolutions des marchés – et ceux des obligations indexées sur l’inflation sont stables, les swaps d’inflation à cinq ans se négociant autour de 2,6% aux États-Unis, de 2,3% en Europe et de 3,3% au Royaume-Uni (toujours en se basant sur le renchérissement des prix de détail, ce qui correspond à un taux d’environ 2,5%-2,75% si l’on se base sur l’augmentation des prix à la consommation).

Ces chiffres sont un peu plus élevés que durant la longue période de faible inflation, et ils intègrent une légère prime de risque d’inflation par rapport aux objectifs visés par les banques centrales. Mais, dans l’ensemble, ils ne laissent pas supposer que les marchés financiers anticipent un taux d’inflation durablement plus élevé. Les sondages sur les attentes des consommateurs en matière de renchérissement, influencées plus sensiblement par les données récentes, se recoupent avec le sentiment général prévoyant une inflation se maintenant autour de 2% à moyen terme. Il est communément admis que les banques centrales pourraient avoir à faire de plus gros efforts pour répondre à ces attentes, mais l’approche globale ne rencontre guère d’opposition, ce qui signifie que les taux d’intérêt se situeront à un niveau plus élevé que durant la décennie 2010-2020. Le monde pourra s’en accommoder si, en échange, il peut compter sur une bonne stabilité à moyen terme.

En hausse 

Si l’on fait abstraction de l’inflation, la croissance s’est bien tenue, soutenue à la fois par une progression des revenus réels des consommateurs et les effets positifs de la situation patrimoniale, notamment aux États-Unis. Les bons résultats des entreprises liées au développement de l’intelligence artificielle (IA) soulignent l’importance de ce thème séculaire, dans le cadre duquel des sommes considérables sont investies dans la fabrication de puces de silicium toujours plus puissantes et dans des centres de données suffisamment équipés pour pouvoir fournir la puissance de calcul requise par ces nouvelles applications. L’exemple le plus frappant reste le fabricant de puces électroniques Nvidia, dont la capitalisation boursière a récemment dépassé les 3’000 milliards de dollars, devançant ainsi Apple et Microsoft pour devenir l’entreprise la plus précieuse du monde. Ces trois entreprises ont aujourd’hui une valeur marchande combinée de 10’000 milliards de dollars, soit environ le double de ce qu’elle était lorsque la Réserve fédérale a procédé à son premier relèvement de taux en mars 2022. À ce propos, il est important de toujours faire la distinction entre les effets séculaires et les manifestations cycliques.

Révolution technologique 

Les optimistes pensent que la percée de l’IA et l’essor des énergies renouvelables participent d’une évolution générale vers un avenir plus sobre en carbone, dans un large mouvement économique potentiellement révolutionnaire. Il suffit de regarder la couverture de The Economist de cette semaine pour s’en convaincre: «La croissance exponentielle de l’énergie solaire va changer le monde.» J’ai déjà fait part à plusieurs reprises de mes réflexions sur les avantages potentiels d’une énergie qui, à l’avenir, sera propre et bon marché, de même que sur la façon dont le monde bénéficiera du fait de moins dépendre du pétrole, du gaz et du charbon, et également des contraintes géopolitiques qui vont de pair avec certaines de ces formes d’énergie. L’IA et une énergie moins chère stimuleront la productivité, ce qui profitera aux économies des marchés émergents, qui doivent faire face aux répercussions du changement climatique. De grands espoirs sont placés dans la perspective que les avancées technologiques puissent révolutionner l’agriculture dans les marchés émergents, en augmentant les rendements et en diminuant la dégradation de l’environnement.

Mais les risques fondamentaux persistent 

L’incertitude politique qui règne actuellement en France a attiré l’attention des marchés sur la dette publique et sur la question de savoir si de nombreux pays seront soit confrontés à des coûts de financement plus élevés, soit contraints de procéder à des coupes budgétaires à moyen terme. Cette semaine, l’Union européenne a fait savoir que plusieurs pays allaient devoir se soumettre à la procédure de déficit excessif, dans le cadre de laquelle les gouvernements doivent présenter des plans de réduction de leurs emprunts. Les marchés obligataires craignent que la vague populiste ne rende cette tâche difficile, car les partis de droite ne penchent pas beaucoup vers le conservatisme budgétaire ces temps-ci. Après s’être fait presque voler l’histoire de l’inflation, les baissiers obligataires portent de plus en plus leur attention sur le risque de vagues d’emprunts publics, de ratios dette/PIB plus élevés, de revenus plus fournis sur le long terme et de risque de défaillance souveraine.

Les gouvernements peuvent-ils en tirer profit? 

On peut se demander si les gouvernements ont la capacité de tirer parti des évolutions séculaires positives liées à l’IA et à la transition écologique. En effet, nombre d’entre eux s’attachent encore à mettre en œuvre des systèmes basés sur la technologie numérique d’il y a 30 ans. Sur le papier, ils ont pris l’engagement d’accélérer la transition vers les énergies renouvelables, mais il n’est pas certain que les responsables politiques aient mis cet engagement en adéquation avec les conséquences qui en découlent pour les revenus tirés de la taxation des combustibles fossiles. L’électricité produite à partir des énergies renouvelables telles que l’éolien et le solaire est de moins en moins chère, ce qui pourrait compenser la perte de recettes fiscales due au manque à gagner sur les taxes, tout en faisant que pour les consommateurs, les coûts puissent être maintenus à un niveau plus bas et plus stable qu’à l’heure actuelle. Mais ma principale interrogation porte sur le fait de savoir si le gain de productivité induit par la technologie pourra également contribuer à améliorer les perspectives budgétaires. Grâce à la mise en œuvre de l’IA, la croissance sera plus forte, la création d’emplois pourrait être plus solide et les politiques sociales pourraient être plus efficaces. Parmi les secteurs qui pourraient clairement y trouver leur compte figure celui des soins de santé, où grâce à l’IA, les progrès de la biotechnologie rendront moins coûteux et plus efficaces le dépistage et le diagnostic des pathologie, ainsi que le développement de nouveaux médicaments. Réussir à freiner l’augmentation des coûts de santé dans les populations vieillissantes représenterait un gain net pour la société et les finances publiques. Des domaines tels que l’éducation et les programmes régionaux de politique économique pourraient également profiter de ces développements, par exemple en proposant des modes de transport électrique moins coûteux et plus propres. Mais cela demande des hommes politiques visionnaires ou alors un État qui sait se tenir en retrait pour permettre à l'entrepreneuriat privé de mener à bien ces projets économiques.

Un paysage morne et sans relief… 

L’économie est parfois qualifiée de «science morose» parce qu’elle a tendance à se focaliser sur les risques et sur tout ce qui pourrait aller mal. Et de fait, les raisons de s’inquiéter ne manquent pas. Dans les économies occidentales, la croissance démographique est en baisse, et dans bien des cas, son taux ne permet même pas d’assurer le renouvellement des générations. Cela se traduit par un accroissement de la population âgée, dépendante, et une charge fiscale plus lourde pour les personnes en âge de travailler. Ce n’est pas une bonne chose. Cette situation vient s’allier aux mauvaises perspectives d’équilibre budgétaire. Les gouvernements devront continuer à dépenser massivement pour les soins de santé des personnes âgées tout en épuisant les capacités fiscales de la population active. Dans bon nombre de pays déjà, c’est l’immigration qui permet de combler ces lacunes. Ces derniers temps, elle a ainsi stimulé la croissance économique des États-Unis. Mais cela ne vas pas sans tensions politiques et sociales. La situation s’aggravera à mesure que les températures de la planète augmenteront et que certaines parties du monde deviendront tout simplement inhabitables. On connaît les avantages qu’apporte l’immigration sur le long terme, mais les coûts budgétaires et sociaux initiaux sont énormes.

…ou des hauts-plateaux baignés de lumière? 

Néanmoins, l’économie peut aussi être porteuse d’espoir. Les économistes ont tendance à sous-estimer l’impact des grandes révolutions technologiques – à ce sujet, on peut même remonter jusqu’à l'instauration des latrines publiques par les Romains. Les effets exponentiels et les phénomènes de mise réseau se révèlent souvent beaucoup plus significatifs que prévu. Il est fort probable qu’il en adviendra de même pour l’IA et les énergies propres. L’IA générative est souvent évoquée comme un outil capable de rédiger des rapports mensuels ou de composer une chanson dans le style des Rolling Stones. C’est amusant et, il faut le reconnaître, l’automatisation future de certains services fournis actuellement par des humains débouchera sur une productivité accrue. Mais la véritable valeur de cette avancée réside dans l’énorme puissance de calcul qui permet d’analyser de grands ensembles de données structurées et non structurées dans un but précis - par exemple: les données générées par l’imagerie satellite sont utilisées pour prédire le rendement des cultures dans un climat plus instable ; l’utilisation de données ADN numérisées permet de mieux comprendre l’incidence des maladies chroniques et de trouver des remèdes ; une meilleure compréhension des tendances des dépenses de consommation permet aux entreprises de gérer plus efficacement leurs stocks et leurs chaînes d’approvisionnement.

Une année peu dramatique jusqu’ici 

L’intérêt dont jouissent ces questions séculaires est un luxe que nous offre le fait que le cycle actuel traverse une phase peu agitée. Les marchés peuvent toujours identifier des risques potentiels (par exemple la politique européenne), mais peu de choses qui se concrétisent et viennent perturber le cycle. Les rendements des marchés financiers jouent donc un rôle que d’aucuns semblent avoir oublié: ils offrent des rendements basés sur les performances fondamentales des entreprises, dans un contexte monétaire stable, qui devrait de surcroît devenir plus favorable dans les mois à venir. En 2024, les rendements de la plupart des marchés obligataires et boursiers sont solides jusqu’à présent. Les obligations d’entreprises et autres instruments de crédit génèrent du revenu, et les entreprises qui empruntent de l’argent sont en bonne position pour gérer ces emprunts et continuer à verser ces revenus. Les actions se sont bien comportées, grâce à une augmentation des bénéfices conforme aux tendances actuelles du PIB nominal et à la perspective, dans certains secteurs, de bénéficier des tendances séculaires évoquées plus haut. À la fin du mois dernier, un portefeuille type d’actions et d’obligations américaines de composition 60/40 aurait progressé d’environ 16% par rapport à l’année précédente.

Si le qualificatif «normal» signifie quoi que ce soit, il peut s’appliquer à l’année 2024 sur le plan de l’économie et des marchés, en cela qu’elle est caractérisée par une expansion modeste, une inflation faible et (espérons-le) en recul, la perspective d’un certain assouplissement des conditions monétaires et de bons rendements sur les marchés d’investissements publics. Cela ne va pas durer - la politique deviendra un problème, les consommateurs pourraient être gagnés par le pessimisme et les risques géopolitiques pourraient se concrétiser. Mais pour l’heure, et tant que le soleil brille, profitez-en !

 

(Données de performance/sources de données: Refinitiv Datastream, Bloomberg, état du 20 juin 2024, sauf mention contraire). Les performances passées ne doivent pas être considérées comme un indicateur de performances futures.

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