Il est temps de bâtir les Etats-Unis d’Europe

Michel Girardin, Université de Genève

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Deux ans après le rapport Draghi, l’Europe connaît les solutions à son décrochage, mais reste incapable de les mettre en œuvre. Son problème n’est plus économique: il est politique.

 

Il y a exactement deux ans, Mario Draghi présentait son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne. Son diagnostic était sans appel: faute d’investir massivement dans l’innovation, l’énergie, la défense et les technologies numériques, l’Europe s’exposait à une «lente agonie».

Deux ans plus tard, moins d’une recommandation sur six a été entièrement appliquée. A quelques jours du discours sur l’état de l’Union, l’enjeu dépasse le catalogue des mesures: il s’agit de savoir si l’Europe veut rester un marché ou devenir une puissance.

Cette interrogation n’est pas nouvelle. Le 21 août 1849, au Congrès international de la paix à Paris, Victor Hugo formulait une prophétie alors extravagante: «Un jour viendra où vous toutes, nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez étroitement dans une unité supérieure.» Cette unité, il lui donnait un nom: les Etats-Unis d’Europe.

L’Europe demeure une puissance réglementaire, mais pas encore stratégique.

Une bonne partie de sa vision s’est réalisée: les guerres franco-allemandes ont laissé place à un marché unique, les frontières se sont ouvertes et une monnaie commune a été créée. Pourtant, le projet reste au milieu du gué: une union économique sans véritable union politique, une monnaie sans Trésor commun et une diplomatie sans capacité militaire autonome.

La Russie utilise la guerre pour redessiner les frontières. La Chine transforme sa domination industrielle en instrument de puissance. Les Etats-Unis emploient droits de douane, dollar et sanctions financières pour défendre leurs intérêts.

L’Europe demeure une puissance réglementaire, mais pas encore stratégique. Elle dépend de l’extérieur pour sa défense, ses semi-conducteurs, ses plateformes numériques et certaines matières premières. Le choix est entre une Europe capable d’agir et une Europe condamnée à subir les décisions prises ailleurs.

L’Europe épargne, l’Amérique investit

L'Europe ne manque pourtant pas de moyens. Le taux d’épargne des ménages européens est près de cinq fois plus élevé qu'aux Etats-Unis. Mais 32% des actifs financiers des Européens sont conservés en monnaie et dépôts, contre 11% aux Etats-Unis. A l’inverse, les actions cotées détenues directement représentent 5% de leurs portefeuilles, contre 31% outre-Atlantique.

Les Européens épargnent presque 5 fois plus que les Américains


L’Europe sait inventer, mais peine à financer le passage à la production industrielle. Lorsqu’une jeune entreprise doit lever plusieurs milliards pour changer d’échelle, elle se tourne souvent vers les Etats-Unis, où les marchés sont plus profonds et les investisseurs davantage disposés à prendre des risques.

L’Europe épargne, l’Amérique investit. Puis les Européens rachètent, à des valorisations plus élevées, les actions des entreprises américaines qui ont prospéré grâce à leur capital. Avec l’intelligence artificielle, cette faiblesse devient plus préoccupante encore: si les Européens ne détiennent pas les entreprises qui produiront les gains de productivité de demain, ils en seront les consommateurs, mais beaucoup moins les bénéficiaires.

Une souveraineté financée en commun

Victor Hugo avait raison de l'affirmer: créer les Etats-Unis d’Europe ne signifie pas effacer les nations. Une fédération exerce chaque pouvoir au niveau où il est le plus efficace. La culture, l’enseignement ou la politique sociale peuvent rester nationaux. Mais la défense, l’énergie, les infrastructures numériques et le financement de l’innovation ne peuvent plus être organisés à l’échelle de vingt-sept marchés séparés.

Il faut achever le marché unique des capitaux et orienter davantage l’épargne vers les entreprises européennes. Des obligations communes pourraient financer défense aérienne, cybersécurité, réseaux énergétiques, supercalculateurs et matières premières critiques.

Cette dette offrirait aux épargnants un actif sûr et liquide. Une monnaie de réserve suppose un marché obligataire profond et homogène. Tant que l’Europe proposera une mosaïque de dettes nationales, l’euro restera désavantagé face au dollar.

Le problème est politique

J'ai souvent entendu que les différences entre pays européens seraient trop grandes pour permettre une fédération. C'est faux: pour s'en convaincre, il suffit de constater que l’écart de richesse entre l'état de New York et celui du Mississippi est bien supérieur à celui qui sépare l’Allemagne de la Grèce. Les législations fiscales, sociales et sociétales divergent profondément entre la Californie et le Texas. Cela n’empêche pas les Américains de partager un budget fédéral, une armée, une dette souveraine et une politique étrangère.

Ce qui manque à l’Europe n’est donc pas l’homogénéité, mais l’acceptation d’une souveraineté exercée en commun. Chaque gouvernement protège ses banques, ses industries et ses prérogatives. Le Nord redoute les dettes du Sud; les petits Etats craignent les grands; ceux-ci s’accrochent à un pouvoir national qu’ils ne peuvent plus exercer efficacement.

L’unanimité permet à chacun de défendre son intérêt immédiat, mais empêche les Européens de protéger leur intérêt collectif. L’Europe devrait avancer par coalitions volontaires et majorité qualifiée dans les domaines stratégiques, en associant selon les sujets le Royaume-Uni, la Norvège ou la Suisse.

Transformer les crises en Europe

Jean Monnet écrivait: «J’ai toujours pensé que l’Europe se ferait dans les crises, et qu’elle serait la somme des solutions qu’on apporterait à ces crises.» La crise financière a fait progresser l’union bancaire; la pandémie a rendu possible un emprunt commun; la guerre en Ukraine a réveillé l’idée d’une défense européenne.

Mais les crises ne produisent pas mécaniquement davantage d’Europe. Elles ne deviennent fondatrices que si les Etats leur apportent des solutions communes. En 1849, les Etats-Unis d’Europe étaient une utopie romantique. Aujourd’hui, ils sont devenus une nécessité économique, financière et géopolitique. Victor Hugo en avait formulé le rêve. Les crises actuelles nous offrent désormais l’occasion d’en faire une réalité.

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