Depuis mon premier billet, mon actualité fut double. D’un côté, des rencontres prolifiques où j’ai cherché à comprendre l’application concrète et mesurable de l’IA en entreprise. De l’autre, le suivi d’une actualité toujours aussi foisonnante.
Quoi de neuf docteur?
Parmi les annonces les plus fécondes en matière d’IA, voici celles qui ont retenu mon attention.
Google a lancé Gemini 3.5 Flash et son environnement de développement Antigravity 2.0, capable de construire un système d'exploitation entier en 12 heures avec 93 agents parallèles. De son côté OpenAI a réfuté une conjecture mathématique vieille de 80 ans grâce à un modèle de raisonnement inédit, une première saluée par la communauté scientifique. Des percées brillantes et prometteuses qui feront leur effet lors d’un cocktail.
Pour les moins techniques, mentionnez qu'Andrej Karpathy, co-fondateur d'OpenAI, a rejoint Anthropic, ou que Google s'est engagé à y investir jusqu'à 40 milliards de dollars – quand Meta en mobilisait 135 pour son infrastructure IA. Des milliards qui disent où se joue la bataille. Anthropic, encore, vient de lever 65 milliards à une valorisation de 965 – le triple de février – dans ce qui pourrait être son dernier tour privé avant l'entrée en bourse.
Enfin, et c’est probablement le plus subjuguant, deux prises de position. Celle de l'administration Trump, dont le décret du 2 juin réaffirme le refus de brider l'innovation par la régulation, tout en reconnaissant les enjeux de sécurité nationale. Et la première encyclique de Léon XIV, que ChatGPT résume ainsi: «L’enjeu de l’IA n’est pas ce qu’elle peut faire, mais ce que nous décidons de ne pas lui déléguer». De là à imaginer que le Vatican lance son propre LLM, il n’y a qu’un pas — l’imprimerie de Gutenberg servit bien, d’abord, à diffuser la Bible. Un nouveau sujet de discorde entre Trump et Léon XIV qui augure de débats passionnants.
Et chez nous?
Le monde se divise en deux catégories: ceux qui ont un porte-monnaie chargé et ceux qui creusent. Si les grands disposent de moyens colossaux pour développer leur propre LLM, pour mener des acquisitions, les petits disposent, pour les meilleurs d’entre eux, d’idées et d’agilité – euphémisme de fauchés.
Parmi les jeunes structures, AlphaCurve Investments SA, une société d’Asset Management spécialisée fondée à Genève mi-2025. Philippe Gougenheim, son co-fondateur, m’a interpellé ainsi: «passe et on va te montrer ce que nous faisons avec l’IA». Il a saisi ma démarche. Il faut spécifier que, contrairement aux banquiers privés, les gérants d’actifs ont un biais naturel de nerds. Des esprits affutés et matheux qui bouffent du code comme on dit et programment des algorithmes. A l’ère de l’IA ce vocabulaire sonne de la décennie précédente.
J’ai été mis dans les mains de Stéphane Leboyer, le troisième de cordée d’AlphaCurve. Au départ, Philippe et Pierre Ahlsell de Toulza – CIO et associé - voulaient engager un analyste crédit expérimenté. Pas le même profil que Stéphane qui en est au début de sa carrière après un master en finance quantitative. L’idée était simple: «Appuyons-nous sur l’IA pour être plus performants dans l’analyse du crédit». Ici, pas de développement miraculeux, on fait simple: les outils du marché, moins de bureaucratie, moins de contraintes, davantage de pragmatisme. Une idée d’investissement est imaginée le matin, analysée dans la journée puis disponible pour une décision.
Stéphane a commencé avec ChatGPT, puis le véritable gain est venu lorsque Claude a proposé en février un add-in qui s’intègre directement dans les outils de Microsoft. Les analyses des investissements sont passées de plusieurs jours à quelques minutes. Pareil pour les synthèses du comité d’investissement ou la production des factsheets. «Le game changer n'a pas été l'IA, ça a été son arrivée dans Excel.» Tant que l'IA vivait dans un navigateur, elle imposait le copier-coller. Intégrée à l'outil de travail, elle disparaît dans le geste métier.
Les résultats sont tangibles. La profondeur et la capacité d’analyse sont augmentées. Le gain de productivité se compte en jours pour chaque investissement, le portefeuille en contient une quarantaine… Faites le compte. En revanche, l'IA ne décide pas: elle prépare la matière première de la décision. Celle-ci demeure humaine.
Autre effet sur l’organisation, l’expérience des seniors retrouve un rôle central. L'expertise des associés était prisonnière du coût de production de l'information. Dans une jeune structure spécialisée, l'IA fait sauter ce péage. L'associé interroge directement la donnée, teste ses hypothèses en temps réel, et son jugement porte plus loin. L'IA ne dévalue pas l'expertise: elle lui rend son effet de levier.
On nous répète que l'IA remplacera l'humain. Sur le terrain, cet exemple raconte l'inverse: non la substitution, mais la transformation. L’analyste se fait développeur, et l’expérience du senior revient au centre du jeu. Reste à savoir combien d’entreprises auront, comme cette poignée de gérants genevois, le courage d’en tirer les conséquences plutôt que d’en parler. Ce sera le sujet d’un prochain billet.