Les chocs pétroliers n’en sont plus vraiment

Nouriel Roubini, Université de New York

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Les vents favorables du secteur technologique favorisent une croissance plus forte et une inflation plus faible dans de nombreux pays et régions.

©Keystone

 

 

Le golfe Persique évolue actuellement dans un état de non-équilibre particulièrement précaire. Aucun accord durable n’a été conclu pour la réouverture du détroit d’Ormuz, les demandes des Etats-Unis et celles de l’Iran demeurant très éloignées, et les Iraniens disposant d’un plus grand pouvoir de négociation que le président Donald Trump à l’approche des élections américaines de mi-mandat de novembre prochain. En l’absence d’accord global, une reprise des affrontements était malheureusement très probable, comme en témoigne l’actuel risque croissant d’un retour à la guerre ouverte.

Pour autant, les marchés boursiers sont repartis à la hausse, portés par l’espoir qu’un cessez-le-feu temporaire déboucherait sur un accord global, et les réactions des marchés à la dernière recrudescence des tensions se sont révélées modérées. L’impact économique global de la situation – en termes de croissance et d’inflation – a été relativement modeste. Alors que nous connaissons la plus importante perturbation historique de l’approvisionnement mondial en pétrole, les répercussions sont aujourd’hui moindres que celles des chocs pétroliers des années 1970.

La stratégie iranienne demeure axée sur l’utilisation du pétrole comme d’une arme, une pratique qui ne date pas d’hier. Certains historiens considèrent que si l’Allemagne a perdu la Première Guerre mondiale, c’est en partie parce qu’un blocus maritime mis en place par les Alliés l’avait privée de pétrole. Si l’Empire japonais a pris la décision fatidique d’attaquer la flotte américaine à Pearl Harbor, c’est parce que l’administration du président américain Franklin Roosevelt lui avait imposé un embargo pétrolier, pour avoir envahi la Chine. De même, comme Staline le déclarera plus tard, si les nazis ont été vaincus durant la Seconde Guerre mondiale, c’est notamment parce que les Soviétiques avaient empêché les puissances de l’Axe de s’emparer des gisements de pétrole du Caucase.

Après la Seconde Guerre mondiale, la crise de Suez de 1956 est venue perturber les livraisons de pétrole du Moyen-Orient vers l’Europe, la France, le Royaume-Uni et Israël ayant lancé une opération pour s’emparer du canal de Suez après sa nationalisation par l’Egypte. (Ces puissances ont finalement été contraintes de se retirer, sous la pression des Etats-Unis, qui entendaient empêcher un conflit dans lequel les Soviétiques risquaient de s’engager.) Une dizaine d’années plus tard, la guerre des Six jours entre Israël et plusieurs Etats arabes sera déclenchée par une tentative de l’Egypte consistant à bloquer les livraisons de pétrole iranien à destination d’Israël via le détroit de Tiran.

Les chocs géopolitiques des années 1970 engendreront une décennie perdue, marquée par la stagflation (plusieurs récessions et une forte inflation), par la faiblesse des marchés boursiers mondiaux, ainsi que par des rendements obligataires à deux chiffres. Les répercussions seront si sévères que les années 1970 resteront gravées dans notre mémoire collective. En revanche, à l’instar de la guerre que nous connaissons aujourd’hui, les chocs pétroliers d’origine politique survenus par la suite – après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, le choc des prix du pétrole de 2000-2001, l’invasion américaine de l’Irak en 2003 et la guerre de Douze jours contre l’Iran l’année dernière – ont entraîné des répercussions économiques et boursières beaucoup moins marquées.

Cette évolution s’explique par plusieurs raisons. Premièrement, après les années 1970, les producteurs de l’Opep ont pris conscience que l’utilisation du pétrole comme d’une arme pouvait s’avérer contreproductive, un choc des prix du pétrole suffisamment important pour provoquer une stagflation mondiale étant en effet susceptible de provoquer à terme un effondrement de la demande et des prix du pétrole, comme cela s’est produit en 1981-1982. Ainsi, certains acteurs responsables, parmi lesquels l’Arabie saoudite et les Etats du Golfe, se sont montrés disposés (et en capacité) d’accroître l’offre dans des situations de flambées des prix du pétrole provoquées par des chocs géopolitiques.

Par ailleurs, depuis les années 1970, les progrès d’efficience énergétique ont eu tendance à réduire la part du pétrole importé utilisé dans la production et la consommation. Le pouvoir de marché de l’Opep s’est également affaibli, d’une part parce que ses membres ont fait passer leurs propres intérêts avant la nécessité d’agir de concert (les Emirats arabes unis étant le dernier pays en date à avoir fait défection), et d’autre part parce que de nouvelles sources d’approvisionnement sont apparues – notamment aux Etats-Unis, à la suite de la révolution du gaz de schiste.

Après les chocs des années 1970, les principales puissances consommatrices de pétrole – notamment les Etats-Unis, l’Europe, la Chine et le Japon – ont par ailleurs constitué des réserves stratégiques de pétrole, mobilisables en cas de flambée des prix (une source majeure de résilience cette année). De même, les alternatives au pétrole – gaz naturel, énergies renouvelables et nouveaux réacteurs nucléaires modulaires plus sûrs (l’énergie de fusion étant susceptible de faire son apparition au cours de la prochaine décennie) – ont gagné du terrain et des parts de marché. A l’avenir, une part croissante de la demande en énergie (liée aux véhicules électriques et aux batteries) sera satisfaite par de l’électricité pouvant être produite sans pétrole.

Dans le même temps, la réponse macroéconomique standard (budgétaire et monétaire) s’est améliorée face aux chocs, ce qui a contribué à empêcher un désancrage des anticipations d’inflation comparable à celui des années 1970. C’est en partie grâce à ces facteurs que les chocs pétroliers sont devenus moins persistants et plus courts que ceux des années 1970, qui s’étaient prolongés pendant près d’une décennie. Le choc pétrolier de 1990-1991 a duré neuf mois, celui de 2000-2001 s’est révélé encore plus court, et celui qui a suivi la guerre de Douze jours l’an dernier a pris fin en seulement quelques semaines.

Enfin, et plus important encore, contrairement aux épisodes précédents durant lesquels les tendances macroéconomiques et boursières étaient dominées par un choc pétrolier se transformant en choc négatif sur l’offre globale, la situation actuelle se caractérise par un choc positif séculaire sur l’offre globale, sous la forme d’un boom des investissements dans l’IA. Les vents favorables du secteur technologique favorisent une croissance plus forte et une inflation plus faible dans de nombreux pays et régions, ce qui explique pourquoi les actions américaines ont atteint de nouveaux sommets alors même que le prix du pétrole dépassait les 100 dollars le baril ce printemps. Bien qu’une correction se soit produite depuis la reprise des hostilités, elle reste modérée.

Bien entendu, si les récents accrochages débouchaient sur une escalade totale des hostilités, les conséquences économiques et les répercussions sur les marchés pourraient être plus graves, un conflit prolongé accentuant le risque d’une véritable stagflation. Il ne s’agit pas du scénario de base, mais les évolutions récentes suggèrent que les risques extrêmes sont plus importants que ce que les marchés financiers anticipent actuellement.


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