Dites non au télétravail

Michael R. Strain

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Savoir décrypter le langage corporel, les changements d’expressions et les intonations de la voix sont autant de compétences essentielles qui ne s’acquièrent pas facilement via Zoom.

© Keystone

 

Mon conseil aux deux millions de jeunes qui ont obtenu leur diplôme de licence ces derniers mois, et qui viennent de débuter leur carrière: allez travailler, et pas seulement au sens figuré, mais physiquement. Si votre emploi vous permet de bénéficier d’un mode de travail hybride, ne choisissez pas cette option. Au contraire, soyez présent à votre poste cinq voire six jours par semaine. Et si votre travail s’effectue entièrement à distance, commencez à en chercher un autre.

Je formulais déjà ce conseil en 2021, lorsque plusieurs millions de cols blancs ont décidé que le télétravail constituait l’un des aspects à conserver des confinements liés au COVID-19. À cette période, nous ne disposions pas de nombreuses données relatives aux effets du télétravail sur le marché du travail. C’est désormais le cas.

Dans une récente étude, les économistes Natalia Emanuel et Emma Harrington, auteures de In Person: How Working Together Fuels Creativity, Productivity, and Growth, ainsi que l’économiste de Harvard, Amanda Pallais, estiment que le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur âgés de moins de 29 ans était en 2025 supérieur de 1,3 point de pourcentage à celui de 2019 (juste avant la pandémie et la multiplication par quatre du nombre de personnes travaillant à distance). Chez les diplômés de l’enseignement supérieur plus âgés, le taux de chômage a augmenté de 0,4 point de pourcentage sur la même période.

Pour expliquer cette évolution, les auteures comparent les taux de chômage des travailleurs occupant des postes facilement exerçables à distance (les ingénieurs en informatique, par exemple) à ceux occupant des postes difficilement exerçables à distance (tels que les ingénieurs mécaniciens). Elles constatent que le télétravail est responsable de près des deux tiers de l’écart de chômage entre les diplômés de l’enseignement supérieur de moins de 29 ans et les diplômés plus âgés. Ces résultats sont confirmés même en tenant compte de l’exposition de chaque profession à l’automatisation par les outils d’IA générative.

Ces conclusions concordent avec celles d’une deuxième étude récente. Les économistes Peter John Lambert et Yannick Schindler ont examiné quatre pays anglophones, dont les États-Unis, et constaté que l’essor du télétravail après la pandémie avait entraîné une évolution à la fois au niveau des embauches et des postes vacants, qui a favorisé les travailleurs plus expérimentés au détriment des travailleurs ayant seulement quelques années d’expérience. Les auteurs démontrent par ailleurs que l’arrivée et l’utilisation croissante des outils d’IA n’ont produit aucun effet sur la baisse de la demande de jeunes talents.

J’ai pour espoir que ces conclusions servent de source de motivation pour les jeunes travailleurs diplômés de l’enseignement supérieur. Il est clairement dans leur intérêt d’aller travailler – physiquement. Les employeurs se détournent de plus en plus des travailleurs inexpérimentés pour les postes à distance, dans la mesure où ces modalités exigent une supervision plus importante et un effort accru pour l’acquisition de nouvelles connaissances et compétences. Il est beaucoup plus difficile – et par conséquent plus coûteux – de répondre à ces besoins lorsqu’un employé nouvellement embauché travaille depuis son canapé et communique avec ses collègues via Zoom.

Par opposition, dans un cadre présentiel, les jeunes diplômés développeront plus rapidement leur intelligence émotionnelle, une qualité indispensable à la réussite dans de nombreuses professions. Savoir décrypter le langage corporel, les changements d’expressions faciales et les intonations de la voix sont autant de compétences essentielles qui ne s’acquièrent pas facilement via Zoom. La collégialité et la cohésion de groupe se développent avant tout grâce à des interactions physiques répétées. Pour les employés inexpérimentés qui cherchent à se constituer un réseau professionnel ainsi qu’à découvrir de nouvelles opportunités d’évolution, les rencontres fortuites près de la machine à café ou sur le parking peuvent s’avérer inestimables.

Or, de nombreux jeunes professionnels se privent aujourd’hui de ces avantages. Certains le font pour maximiser leur temps libre ou en raison d’une perception exagérée de la valeur qu’ils apportent à leur employeur. Je pense toutefois que cette tendance s’explique en grande partie par une raison plus prosaïque: les employeurs proposent souvent le travail hybride comme un avantage, et les jeunes actifs l’acceptent. Ces jeunes professionnels devraient résister à cette tentation. Ce n’est pas parce que le télétravail est proposé qu’il faut nécessairement y recourir.

Qu’en est-il pour les travailleurs qui affichent un nombre plus significatif d’années d’expérience? Dans leur cas, peut-être la bonne solution consiste-t-elle à ne pas revenir au monde de 2019. J’estime que les inconvénients d’un mode de travail hybride pour les travailleurs peuvent être considérablement atténués par des relations professionnelles solides, fondées sur des interactions régulières en présentiel.

Contrairement aux travailleurs âgés d’une vingtaine d’années, les professionnels plus expérimentés doivent souvent assumer d’importantes responsabilités dans leur vie personnelle – s’occuper d’enfants ou de parents âgés, par exemple – qu’il leur faut concilier avec leurs responsabilités professionnelles. C’est en partie pour cette raison que les personnes apprécient fondamentalement le télétravail.

En effet, du point de vue des employeurs, le travail hybride semble nuire dans une moindre mesure à la productivité que le télétravail à temps plein; il peut même la stimuler dans certains cas. Le télétravail s’est également révélé hautement bénéfique pour les personnes en situation de handicap. Les taux d’emploi dans cette catégorie sont beaucoup plus élevés qu’au cours des années antérieures à la pandémie. Les économistes Nicholas Bloom, Gordon B. Dahl et Dan-Olof Rooth constatent que l’augmentation du télétravail après la pandémie explique plus des deux tiers de la hausse de l’emploi à temps plein chez les personnes en situation de handicap. L’essor du télétravail s’apparente à l’adoption d’une nouvelle technologie permettant aux entreprises de tirer pleinement parti de la créativité, des efforts et des compétences des personnes en situation de handicap.

Néanmoins, même pour les professionnels les plus expérimentés, le télétravail est allé trop loin. L’équilibre penchera à nouveau en faveur du travail en présentiel si le marché du travail s’assouplit et que le taux de chômage commence à augmenter.

Compte tenu des nombreux risques et inconvénients du télétravail, le message que les jeunes travailleurs doivent retenir est sans ambiguïté: soyez physiquement présents. Travaillez dur. Frappez aux portes. Arrivez au bureau avant votre supérieur hiérarchique, et ne partez pas avant lui.

La première impression compte, et tout comme l’arrière-plan lors d’un appel Zoom, elle peut être floue et déformée si les participants ne sont pas présents face à face.

 

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