Ormuz: un dangereux jeu de dominos

Gérard Reber

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Le blocus du détroit a des effets concrets sur l'ensemble des chaînes d’approvisionnement, avertit Paul Markham de GAM Investments.

 

Dans certains talk-shows américains, des humoristes caricaturant Donald Trump se moquent du président de la première puissance militaire mondiale, laissant entendre qu’il n’était pas conscient que sa guerre contre l’Iran aurait de telles répercussions sur les énergies fossiles. Aux États-Unis, où le prix du gazole peut lourdement peser sur le destin politique, l’envolée actuelle suscite une inquiétude au plus haut niveau de l’État.

Cette nouvelle crise énergétique ne se limite pas à ses effets à la pompe: elle bouleverse l’ensemble des chaînes d’approvisionnement, notamment la plus cruciale, celle de l’alimentation. Paul Markham, responsable des actions internationales chez GAM Investments, décrit les effets en cascade d’une crise dont il est encore difficile de saisir pleinement les conséquences, et qui pourrait bien finir par faire rire jaune une partie de la planète.

En dehors des combustibles fossiles, quelle est l’importance du détroit d’Ormuz pour les chaînes d’approvisionnement mondiales?

Nous observons déjà des effets concrets à l’échelle mondiale. Jusqu’à présent, ceux-ci ont principalement concerné les gaz et les produits chimiques, ainsi que des perturbations liées à la fermeture de facto du détroit d’Ormuz. Rappelons que ce dernier est d’une importance stratégique planétaire. Environ 20% du commerce mondial de pétrole, près d’un cinquième du GNL et un tiers des engrais transportés par voie maritime passent par ce passage large de 33 kilomètres, principalement à destination de l’Asie.

Ces effets sont actuellement particulièrement visibles dans l’approvisionnement en hélium: environ 30% de l’offre industrielle mondiale provient du Qatar. En raison de sa nature inerte, l’hélium est un composant clé dans des processus tels que la gravure, le dépôt, le nettoyage et le refroidissement, notamment dans la fabrication de semi-conducteurs.

Par ailleurs, des signes indiquent également des perturbations dans l’approvisionnement en hexafluorure de tungstène. Ce composé est utilisé dans le dépôt chimique en phase vapeur afin d’appliquer des couches ultra-minces de tungstène sur des plaquettes de silicium, une étape cruciale dans la fabrication des puces.

L’OCDE a relevé ses prévisions d’inflation pour les pays du G20, de 2,8% à 4,0%, et a révisé à la baisse la croissance mondiale pour 2026, de 2,9% à 2,6%, en supposant toutefois que le conflit prenne fin d’ici la mi-2026.

Quelles alternatives existent pour le commerce mondial si cette zone est fermée, et à quel coût?

La seule alternative réaliste pour les pétroliers consiste à emprunter la route contournant le cap de Bonne-Espérance, un détour qui allonge les temps de transit de plusieurs semaines et augmente sensiblement les coûts de transport.

Pour les engrais, l’hélium ou le gaz naturel liquéfié, il n’existe aucune infrastructure terrestre comparable: aucun pipeline n’est en mesure de transporter les quantités nécessaires d’ammoniac ou d’urée destinées à la fertilisation.

L’impact du conflit se manifeste déjà par une explosion des primes d’assurance, des délais d’attente pouvant atteindre plusieurs mois pour les tankers, ainsi qu’une pression à la hausse sur les prix pour les consommateurs finaux.

Après combien de semaines les effets du blocus se feront-ils concrètement sentir sur le commerce mondial et entraîneront-ils des perturbations généralisées?

Les marchés de l’énergie ont réagi immédiatement: le pétrole Brent a, par exemple, dépassé la barre des 100 dollars peu après le début du conflit. Toutefois, cette évolution ne reflète pas l’ensemble de la situation. Au moment de rédiger ces quelques lignes (20 avril), il existe une grave pénurie de pétrole disponible pour une livraison immédiate, ce qui entraîne des prix au comptant nettement plus élevés – d’environ 30 à 35% – que les prix de gros «datés» cotés sur les marchés.

Les engrais ont mis un peu plus de temps à réagir. Les prix des denrées alimentaires et des biens manufacturés mettront encore davantage de temps à augmenter de manière significative, à mesure que les effets de prix durablement élevés de l’énergie se répercuteront sur les chaînes d’approvisionnement; ces délais se mesurent plutôt en mois qu’en semaines.

Est-il possible d’estimer combien de points de pourcentage de PIB cette crise a déjà coûté au monde – et combien elle pourrait encore coûter si les hostilités se poursuivent?

L’OCDE a relevé ses prévisions d’inflation pour les pays du G20, de 2,8% à 4,0%, et a révisé à la baisse la croissance mondiale pour 2026, de 2,9% à 2,6%, en supposant toutefois que le conflit prenne fin d’ici la mi-2026. Si les hostilités venaient à reprendre et que les infrastructures dans le Golfe étaient durablement endommagées, l’OCDE avertit que l’impact sur les prix et la croissance serait nettement plus sévère.

Les prévisions en la matière ne constituent toutefois pas une science exacte: des variations importantes peuvent survenir en fonction de la durée du conflit, des mesures macroprudentielles mises en place pour en atténuer les effets, ainsi que d’une éventuelle destruction de la demande.

On parle beaucoup de l’énergie, mais peu des engrais. Quel impact le blocus du détroit d’Ormuz a-t-il sur ce secteur?

Le golfe Persique est essentiel pour le commerce mondial des engrais: environ 43% des exportations mondiales d’engrais proviennent de cette région, et le blocus a fortement perturbé ces flux. Les prix ont ainsi nettement augmenté au cours des premières semaines. Contrairement au pétrole, il n’existe pas de réserves stratégiques d’engrais capables d’amortir une pénurie, et des fournisseurs alternatifs potentiels, comme la Russie et la Chine, ont également imposé des restrictions à l’exportation. De toute façon, des contraintes d’ordre politique feraient notamment de la Russie un partenaire commercial controversé.

Quelles pourraient être les conséquences pour l’agriculture mondiale et le secteur alimentaire? Faut-il s’attendre à une forte inflation alimentaire?

Étant donné que les engrais représentent environ 20% des coûts de production des céréales et que l’énergie est présente à toutes les étapes de la chaîne alimentaire – de la production au transport –, une inflation alimentaire élevée est très probable. Les chocs de prix les plus significatifs pourraient même être encore à venir si les agriculteurs en venaient à réduire les surfaces cultivées en raison du coût élevé des intrants, une situation qui serait aggravée par d’éventuelles mauvaises récoltes.

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