Actions américaines: l’exceptionnalisme à l’épreuve

David Blitz et Peter van der Welle, Robeco

3 minutes de lecture

La concentration des indices et les écarts de valorisation plaident pour une diversification au-delà des grandes valeurs américaines.

© Keystone

 

Pendant près de quinze ans, surpondérer les actions américaines, en particulier les grandes capitalisations de croissance, s’est révélé particulièrement rémunérateur. Cette surperformance a progressivement renforcé le poids des États-Unis dans les indices de référence et dans les portefeuilles, parfois sans décision d’allocation explicite de la part des investisseurs.

Il ne s’agit pas aujourd’hui de remettre en cause le rôle central du marché américain. Les États-Unis restent le marché de capitaux le plus profond au monde, un pilier de la liquidité mondiale et un moteur majeur de l’innovation. Mais leur surperformance future ne peut plus être considérée comme acquise.

Une domination soumise à des conditions exigeantes

La poursuite de l’exceptionnalisme américain dépend désormais de plusieurs facteurs simultanés: une accélération durable de la productivité, une désinflation permettant de maintenir les taux à un niveau suffisamment bas malgré des déficits budgétaires élevés, et le maintien de l’appétit des investisseurs internationaux pour les actifs américains.

La probabilité que ces trois conditions restent durablement réunies paraît plus faible qu’il y a dix ans. La croissance du revenu disponible réel a ralenti dans un environnement d’inflation persistante, tandis que la charge d’intérêts du Trésor américain augmente et que les marges des entreprises se situent à leurs niveaux les plus élevés depuis plusieurs décennies.

Les risques liés à la politique commerciale, à la soutenabilité des finances publiques et au positionnement géopolitique des États-Unis occupent également une place croissante dans les décisions d’investissement. Des incertitudes autrefois principalement associées à l’Europe ou aux marchés émergents concernent désormais aussi le marché américain.

Un leadership de plus en plus concentré

La domination des actions américaines s’est par ailleurs resserrée autour d’un nombre limité de très grandes entreprises technologiques, récemment soutenues par l’essor de l’intelligence artificielle.

Cette dynamique s’est autoalimentée: les performances ont attiré les capitaux, les flux ont soutenu les capitalisations boursières et leur progression a encore accru le poids de ces entreprises dans les indices.

L’exceptionnalisme américain est ainsi devenu, dans une large mesure, celui d’un groupe restreint de sociétés plutôt que celui de l’ensemble du marché. Cette concentration rend les portefeuilles plus vulnérables à une déception sur les bénéfices, à une contraction des valorisations ou à une rotation du leadership boursier.

L’histoire montre en effet que les segments dominants finissent par changer. Le principal risque n’est donc pas nécessairement un effondrement du marché américain, mais une performance moins nettement supérieure à celle du reste du monde.

Des opportunités moins chères ailleurs

Au-delà des grandes capitalisations américaines de croissance, plusieurs segments actions ont été largement négligés, voire délibérément évités, au cours des quinze dernières années: actions européennes, marchés émergents, petites capitalisations, actions défensives et valeurs décotées. Tous ont nettement sous-performé le marché mondial durant cette période. Au cours des seize années précédentes, chacun avait toutefois connu des phases de surperformance significative, à des moments et dans des environnements de marché différents.

Figure 1 – Performance relative par rapport au MSCI ACWI, de janvier 1995 à juin 2026

Ces segments ont aujourd’hui un autre point commun: ils se négocient, selon plusieurs indicateurs, avec une décote significative par rapport au marché mondial.

Au 30 juin 2026, le marché mondial se négociait à 24 fois les bénéfices, contre 18 fois pour les actions européennes, 18,6 fois pour les marchés émergents et 18,5 fois pour les actions value. Le rendement du dividende atteignait 2,8% en Europe et 2,49% pour les valeurs décotées, contre 1,61% pour le marché mondial.

Tableau 1 – Valorisation des différents segments au 30 juin 2026

Ces segments ne constituent toutefois pas un pari uniforme contre les États-Unis. Ils réagissent à des moteurs économiques différents.
Les actions européennes pourraient bénéficier d’une accélération des investissements, d’un soutien budgétaire accru et d’un assouplissement monétaire. Les marchés émergents seraient favorisés par un redressement du cycle manufacturier mondial, une demande plus forte de matières premières et un affaiblissement du dollar.

Les petites capitalisations sont davantage exposées à la demande intérieure et à une baisse des coûts de financement. Les actions défensives tendent à mieux résister durant les périodes de ralentissement ou d’incertitude, tandis que les valeurs décotées peuvent être avantagées dans un environnement de taux et d’inflation durablement élevés.

Leurs performances relatives présentent en outre des corrélations historiquement faibles. Lorsqu’un segment progresse, les autres ne suivent pas nécessairement, ce qui renforce leur complémentarité au sein d’un portefeuille.

Ne pas chercher à prévoir le prochain gagnant

Déterminer quel segment surperformera en premier reste particulièrement difficile. La fragmentation géopolitique, les politiques industrielles, la réorganisation des chaînes d’approvisionnement et les ruptures technologiques interagissent de manière complexe.

L’objectif de la diversification n’est donc pas de prévoir le prochain leader du marché, mais d’éviter de dépendre d’une seule source de performance. Le principal risque consiste moins à se tromper sur le calendrier d’une rotation qu’à ne pas être exposé lorsqu’elle se produit.

Diversifier ne signifie pas abandonner les actions américaines. Il s’agit plutôt de réduire la dépendance à un groupe limité d’entreprises et d’élargir l’univers des opportunités.

La diversification ne garantit toutefois pas, à elle seule, de meilleurs résultats. Les investisseurs ont tendance à renforcer les segments récemment performants et à délaisser ceux qui ont déçu, souvent au mauvais moment. Une approche systématique et disciplinée peut contribuer à limiter ces biais et à rechercher des sources d’alpha au sein de chaque segment.

Dans un monde où l’exceptionnalisme américain n’est plus une certitude, la résilience d’un portefeuille dépendra moins de sa capacité à identifier le prochain marché gagnant que de son exposition à plusieurs moteurs indépendants de performance

A lire aussi...