La plateforme dédiée aux placements alternatifs de BNP Paribas Asset Management (BNPP AM) compte environ 300 milliards d’euros d’actifs sous gestion, ce qui en fait le seul gestionnaire européen à figurer parmi les dix premiers acteurs mondiaux dans ce domaine. Au sein des actifs non cotés en bourse, quels sont les segments qui suscitent le plus d’intérêt auprès des investisseurs actuellement? Tour d’horizon avec la spécialiste des placements alternatifs Déborah Shire, Deputy Head, BNP Paribas Asset Management Alts («BNPP AM Alts»), et responsable du Client Group de BNP Paribas Asset Management Alts.
La plateforme «Alts» de BNP Paribas Asset Management (BNPP AM), dédiée aux investissements alternatifs, propose un large éventail d’expertises. Quelles sont les classes d’actifs auxquelles s’intéressent les investisseurs actuellement et quelles sont celles qui sont moins au centre de l’attention des investisseurs?
Avec 300 milliards d’euros d’actifs sous gestion, nous sommes le seul gestionnaire européen à figurer parmi le top 10 mondial des gérants d’actifs alternatifs. Les marchés privés continuent de susciter l’intérêt des investisseurs qui continuent d’y investir globalement, comme en témoigne la collecte en capitaux que nous avons réalisée l’an dernier pour ce segment. Cette tendance s’observe sur l’ensemble des typologies d’investisseurs – les compagnies d’assurance, les fonds de pension, les fonds souverains, et aussi, de plus en plus, les clients privés fortunés.
Ensuite, si on regarde l’évolution des activités plus en détail par classe d’actifs, celle qui a été le plus porteuse l’année dernière a certainement été celle du crédit privé. Cette classe d’actifs a fait l’objet d’une augmentation globale des allocations, mais aussi d’une diversification des stratégies. En augmentant leur poche d’actifs dans le crédit privé, les clients ont aussi élargi leurs placements dans différents sous-segments, incluant la dette immobilière, la dette en infrastructures ou encore le specialty finance, et plus largement ce qu’on appelle l’Asset-Based Finance, autant de classes d’actifs du crédit alternatif, qui permet de diversifier les portefeuilles de crédit privé.
Les domaines que vous mentionnez sont assez différents les uns des autres. Investir dans de la dette immobilière ou dans les infrastructures répond-il aux mêmes besoins pour les clients ou chaque segment doit-il être appréhendé spécifiquement?
Concernant l’immobilier, on est optimiste sur le fait que l’immobilier en Europe, tiré par certains secteurs comme le résidentiel, le bureau prime et la logistique ainsi que les secteurs alternatifs offrent actuellement un point d’entrée attractif centré sur la capacité à générer du revenu, et fondé sur des tendances long terme liées à la démographie, la décarbonation, la digitalisation, ainsi que les modes de vie. Par exemple, les nouveaux développements de bureaux prime bien situés dans les plus grands centres urbains offrant un haut degré de qualité énergétique, tout en proposant des services qui adressent les besoins spécifiques de la part des utilisateurs.
«Il est intéressant de diversifier la part allouée à l’immobilier avec des placements immobiliers à l’étranger qui, là encore, permettent la diversification géographique mais aussi sectorielle.»
Aussi, l’année dernière, nous avons réalisé une levée substantielle de nouveaux capitaux auprès de nouveaux institutionnels internationaux et de fonds souverains pour accroitre notre présence sur le segment «student housing» (résidences étudiantes), qui globalement pour nous est aujourd’hui un segment très attractif.
Qu’en est-il des infrastructures?
Les infrastructures faisaient globalement l’objet d’une allocation moindre au sein des actifs privés par les clients institutionnels. Il y a donc un effet de rattrapage. En plus, cette classe d’actifs en Europe reste soutenue par les événements géopolitiques et les projets d’investissement et d’équipement dans les infrastructures européennes. On observe donc des flux d’investissement alloués aux infrastructures, particulièrement en Europe.
Les perspectives sont-elles plus mitigées dans le private equity?
Dans le private equity, il y a des questions qui se sont posées depuis la remontée des taux de 2022 à la suite de la baisse du niveau de distribution reçu par les investisseurs sur leur portefeuille historique, le fameux Distributions to Paid-In-Capital ou DPI (ou «distribution sur capital investi» ou «multiple de distribution» en français), qui est devenu un indicateur financier clé d’évaluation dans le domaine du private equity. En prenant en compte cet indicateur, je dirais qu’il y a au sein du private equity, d’un côté, des segments qui ont le vent en poupe, comme celui des transactions secondaires («Secondaries» en anglais), parce qu’ils ont une capacité à délivrer des cash flows plus rapides et de la diversification. C’est le cas aussi des segments comme le low mid-market, où on a continué à avoir des activités de M&A, parce que les multiples étaient sans doute moins élevés que dans le upper mid-market et les transactions liées à des phases structurelles de la vie de l’entreprise. Ce sont des segments sur lesquels nous avons accompagné nos convictions par le lancement de nouveaux vintages de nos stratégies historiques.
«Dans le private equity, il y a des questions qui se sont posées depuis la remontée des taux de 2022 à la suite de la baisse du niveau de distribution reçu par les investisseurs sur leur portefeuille historique.»
A l’inverse, il y a, de l’autre, aussi des segments qui ont moins le vent en poupe parce qu’il y a davantage de questions qui se posent en matière d’exit et d’évolution des cash-flows.
Vous incluriez aussi la partie «venture» (ou capital-risque) au sein du private equity, ou s’agit-il d’activités trop distinctes?
Pour un certain nombre d’investisseurs, le capital-risque reste une classe d’actifs compliquée, parce qu’elle est structurellement moins apte à fournir des cash flows. Au sein du venture, l’effet DPI s’est fait ressentir encore plus fortement. Je pense que c’est très clairement un segment du marché où ce qui continue d’être porteur, ce sont les sujets vraiment très thématiques.
Nous avons, par exemple, deux stratégies d’investissement à impact thématiques – la première sur le capital naturel, et l’autre sur la santé, qui sont liées en général à des objectifs de durabilité dans les comptes de nos clients et qui suscitent l’intérêt des investisseurs.
Maintenant, si l’on considère le segment venture au niveau global, il a été chahuté récemment, que ce soit parce que le sujet de cash flows était encore plus prégnant dans ce segment-là, ou parce qu’aujourd’hui, avec la volatilité sur les marchés traditionnels du venture, comme celui des logiciels, il y a aussi beaucoup de questions qui se posent. Il y aura donc à la fois des gagnants et des perdants, évidemment, mais aussi beaucoup d’incertitudes.
Si on revient sur les deux thématiques évoquées: celle de la santé et celle du capital naturel, en quoi sont-elles intéressantes pour les investisseurs?
Ces deux thématiques ont été très porteuses. Du côté de la santé, c’est parce qu’on s’est concentré sur la partie axée sur le développement de solutions de santé à des prix abordables pour des marchés à fort volume.
C’est un domaine qu’on a toujours relié à la thématique de l’impact, puisque l’enjeu porte non seulement sur la performance de nos investissements, mais aussi sur leur capacité à développer des solutions qui répondent aux besoins du plus grand nombre. L’idée consiste ici à s’intéresser à des produits ou solutions qui ont déjà été validés cliniquement. On intervient au moment où on diffuse ces produits sur des marchés de populations à faible revenu, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement. Le fait d’investir et de combler le déficit de financement dans ce segment du marché offre une opportunité de création de valeur accrue, en particulier associé à notre approche concrète de l’engagement auprès des entreprises de notre portefeuille. Les retours sur investissement sont plus rapides, avec des durées moyennes des investissements qui sont plutôt d’environ cinq ans, dans le cas de ceux que nous avons réalisés.
Comment évaluez-vous l’intérêt des investisseurs pour le domaine du crédit privé, qui a été passablement chahuté depuis l’automne dernier en raison des difficultés rencontrées ce printemps par Blue Owl en raison de ses investissements dans des éditeurs de logiciels, s’ajoutant à celles de Tricolor et First Brands en lien avec le secteur automobile? Cela modifie-t-il la manière avec laquelle cette catégorie d’actifs est perçue par les investisseurs actuellement?
Il y a eu beaucoup d’articles dans les médias au sujet du crédit privé qui sont concentrés sur un segment très précis du marché américain, des prêts aux entreprises de grosse taille pour les marchés privés. De notre côté, nous avons des stratégies qui sont articulées par type d’emprunteur et de risque de crédit sous-jacent (prêts corporate, immobiliers, infras, prêts à la consommation...) qui sont très appréciés par des clients sophistiqués. Nous avons aussi une stratégie qui investit dans l’ensemble de ces différents segments pour offrir à des clients de plus petite taille un accès à l’ensemble de nos convictions et dont l’essentiel, soit environ 80%, est exposé à l’Europe. Or l’Europe demeure globalement un marché de la dette privée avec un fort angle relationnel et avec des barrières à l’entrée importantes, mieux protégées dans les documentations et dans les niveaux de rémunération qu’on peut obtenir. Nous n’observons donc pas les phénomènes de détérioration des critères de sélection qui ont sans doute mené à l’augmentation des types de fraudes, comme dans les quelques cas qui ont fait la Une des journaux sur le marché américain.
«Les logiciels «verticaux» (spécialisés), essentiels au fonctionnement opérationnel de l’entreprise apparaissent plus résilients que les solutions «horizontales» généralistes), davantage exposées à la disruption induite par l’IA.»
Depuis mi‑2025, le secteur de la technologie et des logiciels ont été revalorisés à la baisse, sous l’effet des risques de disruption liés à l’IA. Malgré cette pression, les défauts dans le logiciel restent limités, mais l’analyse crédit repose désormais davantage sur la solidité et la durabilité des avantages concurrentiels. Les logiciels «verticaux» (spécialisés), essentiels au fonctionnement opérationnel de l’entreprise apparaissent plus résilients que les solutions «horizontales» généralistes), plus exposées à la disruption induite par l’IA.
L’importance accordée à l’immédiat par certains investisseurs privés n’est donc pas forcément compatible avec la philosophie d’investissement qu’il faut avoir dans les placements non cotés?
Oui et Non, à mon avis, il y a plusieurs aspects auxquels il faut être attentif. L’aspect positif, c’est que si les acteurs institutionnels se sont de plus en plus intéressés aux actifs privés, c’est pour de vraies raisons fondamentales - des raisons liées à la recherche de diversification de leur allocation. Si on revient aux exemples que j’avais mentionnés, il n’y a parfois pas d’autres moyens d’accéder à certaines classes d’actifs: si vous voulez investir dans des data centers ou des résidences étudiantes en Europe, vous ne pouvez le faire que via des actifs privés, vous ne pouvez pas le faire sur les marchés publics.
Les marchés privés offrent plusieurs avantages. L’accès à des classes d’actifs qui ne sont disponibles justement que dans les marchés privés; qui apportent de la diversification en termes d’allocation d’actifs, qui offrent des rendements globalement plus élevés que sur les marchés publics. S’y ajoute aussi le fait d’avoir des niveaux de volatilité en général plus bas et un downside qui est plus limité. Il s’agit de raisons structurelles qui ont amené ces dernières décennies les acteurs institutionnels à aller davantage vers des actifs privés. Bien entendu, ces raisons-là sont aussi valables pour les investisseurs individuels qui s’inscrivent eux aussi dans cette tendance. Les investisseurs individuels ont ainsi désormais accès à des actifs privés qui étaient historiquement réservés aux investisseurs institutionnels, et avec une qualité identique.
La régulation protège-t-elle suffisamment la clientèle retail ou les investisseurs privés qui n’ont peut-être pas les mêmes connaissances que les institutionnels?
La réglementation en Europe est assez disciplinée. Le régulateur européen, quand il donne accès à des produits pour leur distribution, exige qu’un certain nombre de critères soient satisfaits, que ce soit de mélanger des actifs liquides avec des actifs illiquides, que ce soit de définir des mécanismes de pourcentage de rachat autorisé par période. Donc, la structure réglementaire des produits compte aussi. Le gérant doit appliquer les mêmes principes que pour la gestion des actifs pour les institutionnels dont nos maîtres mots sont sélectivité et diversification.
«Si vous voulez investir dans des data centers ou des résidences étudiantes en Europe, vous ne pouvez le faire que via des actifs privés, vous ne pouvez pas le faire sur les marchés publics.»
Et puis, le dernier élément qui compte beaucoup, c’est aussi la façon dont vous vendez ces produits. Il faut que les distributeurs soient à la fois capables de comprendre les produits et de faire de la pédagogie, en expliquant quels sont les éléments de performance, comment il faut les considérer dans la durée. Et c’est là où nous sommes très fiers de faire partie aujourd’hui d’un groupe comme BNP Paribas, qui possède des canaux de distribution en banque privée très développés avec lesquels nous pouvons travailler.
En début d’année, certains experts tablaient sur une reprise des introductions en bourse (IPO), y compris en Europe. Maintenant, c’est beaucoup moins le cas. Quelles sont les autres possibilités d’exit, qui s’ouvrent aux gérants de fonds non cotés, par exemple dans le domaine du private equity?
D’un point de vue régional, l’activité des IPO (globalement en baisse tendancielle sauf en Asie) avait commencé à reprendre en début d’année notamment aux Etats-Unis mais a été freinée par les instabilités géopolitiques. Maintenant, en ce qui concerne la façon dont nous travaillons, l’IPO n’est justement qu’une possibilité d’exit parmi d’autres. La vision selon laquelle un fonds de private equity ou de capital-risque prend une participation dans une entreprise, la réorganise puis la prépare à l’entrée en bourse n’est plus la seule option à envisager. Il n’y a pas que l’IPO, il est aussi possible d’envisager une vente stratégique de l’entreprise à une autre société ou une vente secondaire qui consiste à vendre la société à une autre fonds de capital-investissement. Actuellement, il y a beaucoup de croissance dans le domaine des transactions secondaires qui fait preuve d’un grand dynamisme et apporte de la liquidité sur les marchés.
Quelles sont les attentes des investisseurs suisses en comparaison de ce que vous observez sur d’autres marchés?
Une spécificité de ce marché est que les taux d’intérêt sont à nouveau extrêmement bas en Suisse. En conséquence, les investisseurs sont à la recherche de produits qui apportent un rendement supplémentaire attractif tout contribuant à la diversification et la stabilité du portefeuille. Dans un produit crédit, une part couverte en francs suisses sera bien appréciée.
Est-il possible d’obtenir plus de rendement sans augmenter les risques? De quelle manière les placements alternatifs peuvent-ils y contribuer?
Prenons l’exemple de l’immobilier, c’est un secteur qui a été très porteur en Suisse. Toutefois, cela signifie aussi qu’une grande partie de la fortune des privés et des institutionnels dépend de l’évolution du seul marché domestique. C’est pourquoi, je pense qu’il est intéressant de diversifier la part allouée à l’immobilier avec des placements immobiliers à l’étranger qui là encore permettent la diversification géographique mais aussi sectorielle. Il est possible de réduire l’exposition à l’immobilier résidentiel et de bureaux en investissant dans des surfaces dédiées à la logistique ou dans des secteurs alternatifs comme les centres de données ou les différents secteurs du living par exemple. Ce sont des parties intégrantes de nos allocations immobilières en lien avec les macro-tendances que nous suivons. Par exemple notre fonds core européen n’a que 30% d’exposition au bureau.
De même, le crédit privé permet de compléter et de diversifier un portefeuille qui serait très centré sur les actifs cotés en bourse en donnant accès là encore à des types d’emprunteurs qu’on ne voit pas dans les marchés publics, comme les SMEs (ndlr: petites et moyennes entreprises) dont les taux de défaut sont diversifiants de ceux des grandes entreprises et suivent les caractéristiques macro du pays auxquelles elles appartiennent (croissance du GDP, taux de chômage etc.) et dépendent moins de la seule liquidité des marchés financiers comme pour les entreprises de taille moyenne. Et il y aurait beaucoup d’autres exemples que l’on pourrait citer.