Le monde entre dans une phase de ralentissement sous contrainte énergétique

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Les chocs géopolitiques, la fragmentation commerciale, les contraintes énergétiques et le retour du coût du capital modifient profondément les équilibres macrofinanciers.

 

Le scénario central des marchés reposait jusqu’ici sur l’idée d’un ralentissement maîtrisé de l’économie mondiale, accompagné d’une désinflation progressive et d’un assouplissement monétaire des banques centrales. Ce cadre apparaît désormais fragilisé. La fermeture du détroit d’Ormuz et les tensions persistantes au Moyen-Orient ont provoqué un choc énergétique mondial qui agit simultanément sur la croissance, l’inflation et les taux d’intérêt. Le choc est d’autant plus complexe qu’il intervient dans un monde déjà marqué par la fragmentation géopolitique, des dettes publiques élevées et des taux durablement plus hauts.

L’économie mondiale fait aujourd’hui face à un triple choc. Le premier est un choc d’incertitude. Les indices de risque géopolitique et d’incertitude sur les prix du pétrole ont atteint des niveaux comparables à ceux des grands chocs pétroliers des années 1970. Ce climat réduit mécaniquement l’investissement, freine la consommation discrétionnaire et pousse les entreprises à différer leurs décisions. Le deuxième est un choc sur les prix de l’énergie. La production mondiale de pétrole a chuté de plus de 10%, davantage qu’au moment des confinements mondiaux de 2020. Pourtant, contrairement à 2022, les tensions restent relativement concentrées sur le pétrole et les carburants, sans véritable contagion aux prix de l’électricité ou du gaz en Europe. Cela limite pour l’instant les effets inflationnistes de second tour. Le troisième choc est un choc obligataire. Les taux longs restent sous pression dans un environnement où les banques centrales ont abandonné les politiques ultra-accommodantes, tandis que les Etats doivent refinancer des niveaux de dette historiquement élevés.

Pour les banques centrales, le dilemme devient particulièrement délicat.

Les Etats-Unis abordent cette phase avec davantage de résilience que l’Europe. L’investissement productif lié à l’intelligence artificielle continue de soutenir la croissance américaine et compense en partie le ralentissement de la consommation. Les dépenses liées aux infrastructures numériques, aux logiciels et aux centres de données représentent désormais une part significative de la croissance américaine. Toutefois, cette dynamique reste concentrée sur un petit nombre de grandes entreprises technologiques capables d’absorber des coûts fixes considérables. En parallèle, le marché du travail ralentit progressivement et la consommation des ménages devient plus sensible à la hausse des coûts énergétiques et des taux d’intérêt. L’Europe apparaît plus vulnérable. Malgré les plans budgétaires allemands, la croissance reste faible, freinée par les handicaps structurels de l’industrie européenne, la concurrence chinoise et une sensibilité plus forte aux coûts énergétiques.

Pour les banques centrales, le dilemme devient particulièrement délicat. L’inflation remonte temporairement sous l’effet de l’énergie, mais l’activité ralentit simultanément. La Réserve fédérale américaine ne dispose pas encore des conditions nécessaires pour relancer rapidement un cycle agressif de baisse des taux, tandis que la Banque centrale européenne risque de sur-réagir à une inflation principalement importée et temporaire. Les tensions inflationnistes actuelles restent nettement inférieures à celles observées en 2021-2022, notamment en matière de salaires et d’anticipations d’inflation. Cela suggère que le risque principal n’est pas celui d’une spirale inflationniste incontrôlée, mais plutôt celui d’une croissance durablement affaiblie dans un environnement de financement plus coûteux.

Le véritable changement de régime réside probablement là. Pendant plus d’une décennie, les économies développées ont bénéficié d’un environnement exceptionnel mêlant mondialisation, énergie abondante, taux très bas et soutien monétaire massif. Cette période semble désormais terminée. Les chocs géopolitiques, la fragmentation commerciale, les contraintes énergétiques et le retour du coût du capital modifient profondément les équilibres macrofinanciers. Les perspectives mondiales ne pointent pas vers un effondrement économique, mais vers une économie plus lente, plus volatile et structurellement plus sensible aux chocs d’offre. Dans ce nouveau régime, la discipline budgétaire, la sécurité énergétique, les infrastructures stratégiques et la capacité d’innovation redeviennent des facteurs centraux de performance économique et financière.

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