La sécurité a changé de nature

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Le problème américain n’est plus seulement l’inflation, mais la nature même de cette inflation.

 

Le marché ne cherche plus un refuge parfait, il cherche un refuge adapté au régime macroéconomique. La grande erreur actuelle consiste à confondre «safe asset» et «safe haven». Un safe asset est un actif perçu comme structurellement sûr – liquide, solvable, profond, institutionnellement crédible – comme les Treasuries américains ou les obligations souveraines de grande qualité. Un safe haven, en revanche, est un actif qui protège réellement en période de stress, lorsque les marchés corrigent et que les investisseurs cherchent une couverture immédiate. Les deux ne se confondent pas toujours. Les obligations souveraines, longtemps considérées comme l’assurance naturelle des portefeuilles, perdent cette fonction lorsque le choc est inflationniste et non déflationniste. Depuis l’Ukraine en 2022, puis avec l’escalade Iran–Moyen-Orient, cette réalité s’impose: les Treasuries longs ne jouent plus systématiquement leur rôle historique de couverture des portefeuilles actions. Ils subissent eux-mêmes la hausse de la prime de terme, l’inflation énergétique et la dérive budgétaire américaine. Ce qui devait protéger devient parfois source de volatilité. Seul le dollar a réellement joué son rôle de couverture immédiate, non par préférence idéologique, mais parce qu’il reste le centre du système mondial de financement, de collatéral et de liquidité. Quand le stress devient un stress de financement, le dollar monte mécaniquement. Il protège contre la rareté de liquidité, pas contre tous les risques.

Le problème américain n’est plus seulement l’inflation, mais la nature même de cette inflation. L’inflation américaine remonte précisément là où la Fed agit le moins efficacement. L’inflation atteint désormais 3,8% en glissement annuel, contre 2,8% pour l’inflation hors énergie et alimentaire. Mais les signaux les plus importants sont ailleurs: les services hors logement continuent d’accélérer, tandis que les logements progressent encore de +0,6% sur un mois, confirmant la rigidité des loyers et des coûts résidentiels. L’énergie repart fortement avec +3,8%, notamment via l’essence, tandis que l’alimentation reste positive à +0,5%. Le message est simple: l’inflation n’est plus seulement un sujet cyclique, elle redevient structurelle. Lorsque l’inflation acyclique – la partie la moins sensible aux hausses de taux – dépasse certains seuils, les taux réels ont historiquement tendance à baisser non parce que la Fed assouplit volontairement, mais parce que sa politique devient moins efficace. Le risque n’est donc pas un simple retard de baisse des taux, mais une banque centrale confrontée à une inflation qu’elle ne peut plus corriger uniquement par le coût du crédit.

La nomination de Kevin Warsh renforce ce changement de régime: la Fed entre dans une phase plus politique, moins prévisible. Confirmé par le Sénat avec la validation la plus serrée de l’histoire récente pour un président de la Fed, Kevin Warsh prend la succession de Jerome Powell dans un contexte d’inflation persistante et de pression explicite de la Maison-Blanche pour assouplir la politique monétaire. Son discours est paradoxal: historiquement perçu comme faucon monétaire, il défend aujourd’hui l’idée que l’intelligence artificielle pourrait être suffisamment déflationniste pour permettre des taux plus bas sans relancer l’inflation. Il promet également un véritable «regime change»: moins de forward guidance, un bilan plus réduit, une Fed recentrée sur sa crédibilité institutionnelle et moins sur la stabilisation permanente des marchés. Pour les investisseurs, cela signifie une banque centrale moins lisible, moins protectrice, et donc une prime de risque potentiellement plus élevée sur les actifs longs.

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