Marchés émergents: comment ils accélèrent la transition énergétique

Farahnaz Pashaei Kamali & Daniela da Costa – Bulthuis, Robeco

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La fabrication de batteries demeure essentielle, mais la pression sur les marges s’accentue.

© Keystone

 

La transition énergétique entre dans une nouvelle phase. Après l’essor massif des capacités renouvelables, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’électricité bas carbone, mais de rendre cette production disponible au bon moment, au bon endroit et de façon fiable. C’est là que le stockage stationnaire par batteries s’impose comme une infrastructure clé.

Ces systèmes de stockage d’énergie, ou ESS, couvrent ici les batteries stationnaires utilisées à l’échelle des réseaux, des entreprises ou des bâtiments résidentiels. Leur rôle dépasse désormais la simple compensation de l’intermittence solaire ou éolienne. Ils stabilisent les réseaux, renforcent la sécurité d’approvisionnement et deviennent un nouveau point de création de valeur dans la chaîne énergétique.

Des réseaux sous pression

La demande mondiale d’électricité accélère. Elle est portée par l’électrification de l’économie, l’urbanisation, l’industrialisation et, de plus en plus, par la croissance rapide de l’intelligence artificielle et des centres de données. Cette progression intervient alors que les réseaux électriques sont déjà sous tension.

Les énergies renouvelables se développent rapidement, mais leur production reste variable. Le solaire produit lorsque le soleil brille, l’éolien dépend des conditions météorologiques, tandis que la demande culmine souvent à d’autres moments. Sans capacité de stockage suffisante, cette discordance peut provoquer des congestions, des prix négatifs, des pertes de production ou des tensions sur la stabilité des réseaux.

Le stockage stationnaire répond directement à ce déséquilibre. Il absorbe l’électricité lorsque la production dépasse la demande, puis la restitue lorsque l’offre se contracte ou que la consommation augmente. Il transforme ainsi une production intermittente en ressource plus flexible et plus pilotable.

Un levier de souveraineté

Le stockage prend également une dimension géopolitique. La volatilité des prix de l’énergie, les tensions commerciales, les conflits armés et la fragilité des chaînes d’approvisionnement rappellent que la sécurité énergétique reste un enjeu central. Pour les pays importateurs d’énergies fossiles, notamment en Asie, la combinaison des renouvelables, de l’électrification et du stockage offre une voie pour réduire la dépendance au pétrole et au gaz.

Dans les marchés émergents, cette question est particulièrement sensible. La demande énergétique y augmente rapidement, mais les réseaux restent souvent vieillissants, insuffisants ou mal adaptés à la croissance des renouvelables. Dans certaines régions, les délais de raccordement peuvent s’étendre sur plusieurs années. Le stockage peut alors agir comme un outil de flexibilité locale, installé près des points de congestion, afin de renforcer la résilience du système sans attendre la construction de nouvelles lignes de transmission.

Le stockage stationnaire ouvre une voie vers des segments plus différenciés: intégration de systèmes, électronique de puissance, logiciels, intelligence de batterie, gestion thermique et optimisation des actifs.

Cette fonction est essentielle. Le stockage ne remplace pas les investissements dans les réseaux, mais il permet d’en optimiser l’usage et d’en réduire les goulets d’étranglement. Il devient ainsi un instrument de sécurité énergétique, de stabilité économique et de souveraineté industrielle.

Remonter la chaîne de valeur

Les marchés émergents ne sont pas seulement des zones de forte demande future. Ils occupent déjà une place centrale dans la chaîne de valeur de la transition énergétique. Certains pays disposent de ressources critiques, comme le lithium, le nickel, le cuivre ou le cobalt. D’autres sont bien positionnés dans les batteries, les semi-conducteurs, les composants électriques, les équipements de réseau ou l’électronique de puissance.

La Chine domine aujourd’hui une grande partie de cette chaîne, de la production de cellules aux batteries lithium-fer-phosphate. Mais d’autres économies émergentes disposent d’avantages spécifiques. La Corée du Sud et Taïwan sont présentes dans les technologies avancées, les systèmes de gestion de batteries et les semi-conducteurs. Le Chili, le Brésil, l’Indonésie ou certains pays africains bénéficient de ressources naturelles stratégiques.

L’enjeu, pour ces économies, est de ne pas rester cantonnées à l’extraction de matières premières ou à la fabrication de composants standardisés. Le stockage stationnaire ouvre une voie vers des segments plus différenciés: intégration de systèmes, électronique de puissance, logiciels, intelligence de batterie, gestion thermique et optimisation des actifs. Ce sont ces activités qui concentrent de plus en plus la valeur, avec des marges plus élevées, des revenus récurrents et un plus grand pouvoir de différenciation.

La valeur se déplace vers le logiciel

La fabrication de batteries reste indispensable, mais elle devient plus concurrentielle. Les surcapacités, notamment en Chine, pèsent sur les prix et réduisent les marges dans certaines parties du hardware. La création de valeur se déplace donc progressivement vers les couches logicielles et les services d’intégration.

Les systèmes de gestion de batteries fondés sur l’intelligence artificielle permettent d’améliorer l’estimation de l’état de santé des batteries, de réduire les interruptions non planifiées et d’allonger la durée de vie des actifs. Les logiciels d’optimisation permettent aussi de mieux arbitrer entre plusieurs sources de revenus: vente d’électricité, services de capacité, soutien au réseau ou services auxiliaires.

Les technologies évoluent également. Les batteries sodium-ion apparaissent comme une alternative prometteuse pour les applications stationnaires, avec des coûts potentiellement plus faibles et une moindre dépendance à certains minerais critiques. Les batteries solides pourraient, à terme, améliorer la sécurité, élargir les plages de température d’utilisation et prolonger la durée de vie des installations.

Cette évolution change la lecture d’investissement. Le stockage d’énergie ne doit pas être vu uniquement comme une thématique de batteries. Il s’agit d’un thème d’infrastructure, de logiciel, de réseau et de sécurité d’approvisionnement.

Sélectivité indispensable

Pour les investisseurs, l’intérêt de cette thématique réside dans la profondeur de la chaîne de valeur. Le stockage stationnaire concerne les producteurs d’énergies renouvelables, les fabricants de batteries, les fournisseurs d’onduleurs, les équipementiers électriques, les intégrateurs de systèmes, les développeurs de projets et les spécialistes de l’optimisation énergétique.

Les marchés émergents offrent en outre un point d’entrée potentiellement attractif. Certaines entreprises exposées à la transition énergétique restent valorisées comme des sociétés cycliques ou industrielles traditionnelles, alors qu’elles pourraient bénéficier de moteurs de croissance structurels liés à la modernisation des réseaux, à la sécurité énergétique et à l’électrification de l’économie.

La sélectivité reste toutefois essentielle. Tous les pays émergents ne captent pas la valeur de la même manière. Les économies riches en ressources doivent réussir à remonter la chaîne industrielle. Les pays importateurs d’énergie cherchent à renforcer leur autonomie. Les marchés asiatiques avancés peuvent s’appuyer sur leurs compétences technologiques. Les pays confrontés à des réseaux fragiles peuvent utiliser le stockage pour améliorer la fiabilité de leur système électrique.

Le stockage stationnaire illustre ainsi la prochaine étape de la transition énergétique: passer de l’accumulation de capacités renouvelables à la flexibilité du système. Dans cette phase, les marchés émergents ne sont plus seulement des fournisseurs de matières premières ou des bases manufacturières. Ils deviennent des acteurs clés de l’infrastructure énergétique mondiale – et un terrain de création de valeur à long terme.

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