A la recherche de la bonne combinaison de Commodities

Emmanuel Garessus

5 minutes de lecture

En mariant des métaux précieux et des métaux industriels, l’investisseur répond à des besoins complémentaires, selon Alexandre Carrier, de DNCA.

 

Les métaux précieux et les métaux industriels liés aux transitions énergétique et numérique ont le vent en poupe. Ces deux thèmes sont regroupés au sein du fonds DNCA Invest Strategic Resources, un fonds dit de diversification de quelque 500 millions d’euros d’encours. De passage à Genève, Alexandre Carrier, gérant de ce fonds, répond aux questions d’Allnews:

Les investisseurs ont souvent 5 à 10% du portefeuille en or. Pourquoi devraient-ils investir dans un fonds tel que le vôtre composé de métaux précieux et de métaux industriels de transition?

A la création de notre fonds début 2024 nous voulions offrir un portefeuille diversifié de matières premières, mais sans être seulement exposés aux métaux précieux.

L’un des deux thèmes se veut défensif, les métaux précieux, et l’autre plus offensif, les métaux industriels afin de profiter de la croissance économique et du super cycle d’investissement dans les infrastructures énergétiques et numériques. 

L’investissement dans les métaux précieux vise à répondre au risque de dépréciation des monnaies fiduciaires, dont la valeur a tendance à s’effriter à long terme. Depuis la fin de Bretton Woods en 1971, le dollar a perdu 70 à 80% de sa valeur. Les banques centrales injectent des liquidités lors de chaque crise, ce qui stabilise l’économie, mais la contrepartie c’est la dégradation de la valeur des monnaies. A l’inverse, tout l’or du monde extrait depuis plusieurs milliers d’années trouverait sa place dans 4 piscines olympiques. 

Les métaux industriels sont cycliques. En revanche, ils répondent aux profondes transformations économiques structurelles, énergétiques – y compris l’électrification de l’économie –, numériques, la robotique et la défense. Ces transformations sont particulièrement gourmandes en métaux industriels. Ce sont des sources de croissance supérieures à celles que nous avons rencontrées ces dernières années. Pour nous, les métaux sont le pétrole du XXIe siècle. 

Comment analysez-vous la correction de ces deux thèmes durant la crise au Moyen-Orient?

La correction a été plus forte sur les métaux précieux que sur les métaux industriels du fait de leur progression ces dernières années. 
Selon un schéma bien connu, lors d’un choc, les métaux précieux subissent des prises de bénéfices de la part notamment d’investisseurs spéculatifs en quête de liquidités. Des banques centrales ont aussi vendu de l’or, à l’image de la Turquie, pour défendre sa monnaie, et de la Russie, pour financer son effort de guerre. Ce sont des ventes forcées. En revanche, la banque centrale chinoise a profité de la correction pour accélérer ses achats d’or durant cette crise, même si les montants en question sont incertains.

Après la correction, la hausse devrait reprendre.

«L’investissement dans les métaux précieux vise à répondre au risque de dépréciation des monnaies fiduciaires».

Pour quelle raison?

Si le conflit persiste et menace de se traduire par une récession, les autorités devraient injecter des liquidités. Or les problèmes de soutenabilité de la dette publique demeurent importants tant aux Etats-Unis qu’en France, en Europe, en Espagne et ailleurs. Le conflit iranien a un coût très élevé, plusieurs milliards par jour, et  aggrave les déficits. Dans cet environnement, la valeur des monnaies fiduciaires continue de s’effriter et l’or monte.

Quel a été votre comportement depuis le début mars?

A la fin 2025, afin de rééquilibrer le portefeuille, nous avions pris quelques bénéfices sur les métaux précieux au profit des métaux industriels, comme l’aluminium et le nickel. En mars, nous avons pris des bénéfices sur l’aluminium, qui s’était nettement apprécié, en raison de capacités de production détruites lors du conflit au Moyen-Orient. Et nous avons davantage accru nos positions en or et en argent.

Est-ce que la crise iranienne impacte les matières premières autres que le pétrole, le gaz, l’hélium et les engrais?

Les matières premières autres que le gaz et le pétrole ont effectivement été impactées. Environ 10% de la production globale se trouve au Moyen-Orient. Aujourd’hui, une partie de cette production est impactée. Il faudra des mois pour que la production se normalise. Je pense également au soufre, utilisé dans le raffinage de cuivre et de nickel. Cela auraz un impact sur les coûts des sociétés minières. 

Comment gérez-vous les pondérations des deux thèmes dans l’attente soit d’une aggravation de la situation géopolitique soit d’une paix durable? Visez-vous une forte diversification des risques?

Ce n’est pas facile. Nous diversifions les risques et réfléchissons à l’impact des différents scénarios. Si le conflit était amené à durer, l’inflation serait plus élevée et la croissance inférieure, ce qui inciterait à renforcer les métaux précieux. 

Nous nous référons à la stagflation des années 1970, même si l’inflation avait largement dépassé les prévisions d’inflation actuelles. Les métaux précieux avaient tiré leur épingle du jeu à l’époque. En revanche, un accord ou un cessez-le-feu durable limiterait l’impact sur la croissance et encouragerait les métaux industriels, lesquels profitent de la transition vers les énergies renouvelables et la numérisation. 

Ces dernières années, la Chine a investi dans les énergies nucléaires et renouvelables afin de réduire sa dépendance aux hydrocarbures au Moyen-Orient. Elle devrait poursuivre sur cette voie, ainsi que l’Europe d’ailleurs, qui a besoin d’améliorer son mix énergétique. Le conflit au Moyen-Orient devrait donc probablement accélérer la transition vers les énergies renouvelables, les voitures électriques et le nucléaire. L’investissement dans les métaux industriels a donc du sens.

Entre 100% en métaux précieux et 100% en métaux industriels, votre marge de manœuvre est-elle totale?

En théorie, notre liberté est totale. Mais nous entendons tirer avantage des bénéfices de la diversification entre les deux familles et réduire la volatilité du portefeuille. La corrélation entre les deux thèmes est comprise entre 0,3 et 0,4. Il n’y a pratiquement aucune corrélation entre l’or et le plomb, ni entre le platine et le nickel. Jusqu’ici la pondération des différents métaux oscille entre 4 et 20%.

Dès l’origine du fonds, nous avons développé un portefeuille qui répondait à la vision d’une dépréciation des monnaies et d’une tendance à l’électrification ainsi qu’aux transitions énergétique et numérique. Nous maintiendrons une exposition minimum aux deux familles.

«Pour nous, les métaux sont le pétrole du XXIe siècle.»

Vous surperformez l’indice des métaux de Goldman Sachs depuis février 2022, mais quel est l’intérêt de l’investisseur de préférer un fonds qui investit dans des swaps sur des matières premières plutôt que sur des actions minières qui offrent un dividende?

Nous investissons dans une classe d’actifs volatile, les matières premières, mais notre fonds doit être moins volatile qu’un fonds en actions minières. Nous sommes historiquement proches de 16%, contre 30% pour un fonds minier. Pour répondre aux vœux du régulateur et avoir le statut de fonds UCITS, nous nous exposons aux swaps sur les matières premières pour externaliser le risque de livraison physique. 

Ne supportez-vous pas un risque de contrepartie?

Oui, mais il est très limité, le collatéral étant posté chaque jour. Notre volonté est d’être exposé au physique.  En effet, les entreprises minières vont devoir investir de manières significative, sachant qu’elles ont subi une hausse de 30% de leurs coûts depuis le covid. Nous avions lancé ce fonds en 2022 précisément parce que nous pensons que les prix des matières premières étaient insuffisants pour inciter les groupes miniers à investir.

Est-ce que la fermeture du Détroit d’Ormuz a modifié les incitations à investir des groupes miniers?

Pour l’instant, non. De manière générale, la hausse des prix s’avère positive pour les métaux précieux et les métaux industriels. L’énergie représente 20 à 25% des coûts des groupes miniers. Aujourd’hui, ils bénéficient de prix des métaux plus élevés mais sont réticents à lancer des projets. Quand ceux-ci démarreront, leurs coûts augmenteront. Pour nous, grâce à notre exposition aux prix des métaux physiques, cette évolution des coûts devrait être favorable.  

Notre approche est toutefois complémentaire à celle d’un fonds minier, lequel est plutôt tactique. Nous sommes davantage un fonds stratégique de diversification dans une allocation globale.

Quel serait l’effet sur le fonds d’une stagflation plus sévère, avec une hausse significative de l’inflation, et une récession?

L’histoire ne se répète pas complètement, mais les années 1970 peuvent servir de guide. A cette époque, les actions et les obligations étaient davantage corrélées. D’où le besoin d’une plus grande diversification. Si de 2000 à 2020, les actions et les obligations étaient corrélées négativement, il en allait autrement dans les années 1970-80. Le besoin de diversification, par exemple en matières premières, se justifie aujourd’hui.

Si l’inflation dépasse les attentes et si les prévisions de croissance diminuent, les métaux précieux devraient en profiter. Dans les années 1970, l’inflation était toutefois à deux chiffres, ce qui ne correspond pas à notre scénario pour ces prochains mois. Nous prévoyons plutôt un taux d’inflation américain de 3,5 à 4%. Mais l’inflation sur les 10 prochaines années devrait être supérieure à celle de la dernière décennie. 
Les métaux industriels ne devraient pas être à la traîne dans un monde qui change structurellement sous l’effet des transitions énergétique et numérique et de la géopolitique.

«La corrélation entre les deux thèmes est comprise entre 0,3 et 0,4».

Le monde a quitté l’environnement «Asset Light», qui permettait aux entreprises d’être «légères» en capital. Depuis 2022, notamment sous l’effet de ChatGPT, les entreprises  se sont mises à investir plus de 200 milliards de dollars par an, puis 400 milliards en 2025, 600 milliards cette année pour les «Hyperscalers», Il s’agit principalement d’investissment dans lesinfrastructures et lescentres de données. 

Quel sera l’effet de la hausse des taux?

L’or ne versant pas d’intérêt, une hausse des taux pénalise le prix de l’or. En revanche, les taux d’intérêt réels, actuellement bas, devraient soit rester stables soit diminuer à cause de la hausse de l’inflation. L’environnement de taux réels sera plutôt favorable à l’or.

Quel pourrait être le cours de l’once dans 12 mois?

Nous ne fixons pas d’objectif à l’or. Nous préférons nous demander si l’environnement restera favorable à l’or. La banque centrale chinoise, qui regorge de liquidités, ne se pose pas la question du prix de l’or, mais celle du besoin de se diversifier hors du dollar. Dans un environnement où certains pays craignent des sanctions et souhaitent une réserve de valeur fiable sans risque de contrepartie, l’exposition à l’or a du sens. 

Avec un monde multipolaire, est-ce que le prix des matières premières différera d’une région à l’autre? 

Depuis environ cinq ans, le monde est de plus en plus multipolaire. Le marché du pétrole traduit la tendance à la dédollarisation graduelle avec des achats de pétrole iranien en yuans de la part de la Chine, en roupies de la part de l’Inde. C’est peut-être l’une des raisons de l’offensive américaine en Iran. L’Empire américain essaie d’accroître son pouvoir sur les ressources. Il est possible que le phénomène se reproduise pour les métaux, qui sont essentiels au rapatriement des chaînes de valeurs dans un monde moins globalisé et à la plupart des innovations technologiques

Vous faites des transactions en dollars. Est-ce que Londres et les Etats-Unis resteront les marchés clés des commodities ou la concurrence sera-t-elle plus asiatique?

Nous nous exposons au LME à Londres pour les métaux industriels et au Comex à New-York pour les métaux précieux. De plus en plus, Shanghaï dispose d’une bourse sur l’or en fort développement et a introduit des Futures sur le platine et le palladium. La Chine aurait l’ambition de devenir un hub sur le marché de l’or, en attirant  des stocks d’or d’autres pays asiatiques. Les leaders seront donc New-York, Londres et Shanghaï.

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