Energie: perturbation et libération

Pierre Pincemaille, DNCA

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Entre choc énergétique, risque récessif et courbes aplaties, les investisseurs privilégient les maturités courtes.

© Keystone

 

L’Agence internationale de l'énergie (AIE) n’y va pas par quatre chemins: son directeur, Fatih Birol, considère que «nous sommes confrontés à la plus grande menace pour la sécurité énergétique mondiale de toute l’histoire». Et comme il n’y a qu’un pas entre le marché physique et le marché papier (contrats à terme), c’est sur ce dernier que les investisseurs ont pris la mesure de la situation, avec une envolée de la volatilité du prix du brut à des niveaux inédits (écart de 38 dollars entre le plus haut à 119,48 dollars et le plus bas en séance du 9 mars).

Les soubresauts des prix du pétrole et du gaz ravivent les souvenirs douloureux de 2022 et incitent à s’interroger sur les implications économiques et monétaires de court terme de ce nouveau régime de prix, malgré la faible visibilité entourant les négociations en cours.

Ajustements d’offre et de demande sous contrainte

Dans sa dernière étude publiée à la mi-mars, l’AIE a pris acte de la gravité de la situation en révisant fortement à la baisse ses perspectives d’offre – en raison du blocage du détroit d’Ormuz – ainsi que ses prévisions de demande, sous l’effet de la flambée des prix. Malgré ces ajustements, un certain optimisme subsiste: l’institution anticipe un retour à la normale dès le mois de juin et souligne que les stocks actuels atteignent leur plus haut niveau depuis février 2021 (8210 millions de barils).

Dans ce contexte, les 32 pays membres de l’AIE ont décidé de libérer une partie de leurs réserves stratégiques. Au total, 400 millions de barils devraient être remis sur le marché afin de limiter les perturbations logistiques liées à la fermeture du détroit (1 tanker y a transité vendredi dernier contre 35 en temps normal). À titre de comparaison, 182 millions de barils avaient été débloqués en 2022 à la suite de l’invasion de l’Ukraine. Une mesure dont l’impact sur les prix s’était révélé temporaire, notamment parce qu’elle était largement anticipée par les marchés – une nouvelle illustration du rôle central du marché papier dans la formation des anticipations.

Matières premières critiques sous tension

Au-delà du pétrole et du gaz, certains co-produits essentiels attirent l’attention des industriels. L’hélium, utilisé dans la gravure des plaques de silicium (refroidissement et détection de fuites), suscite des inquiétudes croissantes au sein de l’industrie des semi-conducteurs. Une situation d’autant plus préoccupante que le Qatar représente environ 30% de l’offre mondiale.

Le soufre constitue un autre exemple clé: il est indispensable tant pour le raffinage du cuivre que pour la production d’engrais, soulignant les effets en cascade que peut engendrer une perturbation énergétique.

Impacts macroéconomiques contrastés

Du point de vue macroéconomique, les États-Unis devraient rester relativement résilients face à ce choc d’offre. En 2022, Jerome Powell avait proposé une règle empirique: une hausse de 10 dollars du baril se traduirait par une augmentation de l’inflation de 20 points de base et une baisse du PIB de 10 points de base. En cas de prolongation du conflit, un transfert de valeur du consommateur américain vers les producteurs de pétrole de schiste semble probable.

À l’issue de la réunion du Federal Open Market Committee (comité de politique monétaire de la Réserve fédérale) du 18 mars, le point médian du «dot plot» suggère une baisse de 25 points de base cette année, alors que le marché semble avoir capitulé en anticipant un statu quo de la Fed.

Le risque de stagflation en zone euro

En zone euro, la Banque centrale européenne (BCE) a présenté un scénario alternatif qualifié d’«adverse», basé sur un prix du pétrole à 119 $/b et un prix du gaz à 87 €/MWh. Ces hypothèses entraîneraient une réduction de 30 points de base de la croissance du PIB en 2026 et une hausse de l’inflation de 90 points de base – une configuration typique de stagflation.

Dans ce contexte, l’aile la plus restrictive du Conseil des gouverneurs a rapidement réagi: les gouverneurs letton et slovaque ont plaidé pour une hausse préventive des taux directeurs. Christine Lagarde a pour sa part affirmé que «la BCE fera le nécessaire pour maîtriser l’inflation». Résultat, les marchés anticipent désormais trois hausses de taux cette année, provoquant un sell-off sur la partie courte de la courbe et son aplatissement.

Un contexte différent de 2022

Malgré les similitudes apparentes, la situation actuelle diffère de celle de 2022 sur plusieurs points: les chaînes d’approvisionnement ne sont pas globalement désorganisées, la dynamique salariale est moins favorable aux employés et la politique monétaire n’est plus en territoire accommodant.

Un détour historique permet d’élargir la perspective: entre août 2007 et juillet 2008, le prix du baril est passé de 70 à 140 dollars. Son pic, atteint le 3 juillet 2008, a coïncidé avec une hausse de 25 points de base des taux de la BCE, avant que celle-ci ne soit contrainte de les réduire de 325 points de base face à la crise financière mondiale.

Un signal d’alerte pour les investisseurs

Jim Daley, ancien responsable du trading pétrolier chez Marc Rich + Co (devenu Glencore), affirmait que «le pétrole n’est jamais qu’une forme d’argent». Les événements actuels rappellent pourtant à quel point cette «monnaie» reste indispensable au fonctionnement de l’économie mondiale.

Le conflit en cours met en lumière la fragilité logistique des hydrocarbures ainsi que l’importance stratégique des stocks en période de crise. Pour les investisseurs, cela constitue un véritable signal d’alerte: une prime de risque plus élevée semble désormais justifiée à moyen terme, dans un contexte de backwardation (prix à terme inférieurs au prix spot).

Les implications pourraient être récessives, rendant les anticipations de hausse de taux probablement trop agressives. Par ailleurs, l’aplatissement des courbes de taux des deux côtés de l’Atlantique réduit l’attractivité des maturités longues et plaide en faveur d’un repositionnement sur des échéances plus courtes.

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