Le marché suisse des actions en particulier démontre jusqu’ici une certaine résistance aux incertitudes engendrées par la guerre des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran, par les tarifs douaniers et les taux de change ainsi que l’ascension d’un monde multipolaire. Cela nourrit la volatilité et ne désarçonne pas le fonds de placements en petites et moyennes capitalisations suisses SaraSelect. Sa fortune s’élèvait à 836 millions de francs à fin mars 2026. Sa performance annuelle a atteint -4,86% lors des 5 dernières années (1,52% pour l’indice SPI Small & Mid Caps) et 8,14% (8,52%) depuis ses débuts en février 1996. Tour d’horizon avec son gérant Marc Possa.
Comment jugez-vous la situation actuelle des marchés actions?
Les marchés vont rester tributaires de la situation au Moyen-Orient, reléguant au second plan les nouvelles des entreprises, même si celles-ci se révèlent bonnes. Au vrai, tout va dépendre de la durée de la situation géopolitique actuelle et de ses répercussions sur les prix et les chaînes d’approvisionnement de matières et produits. Sans compter la guerre rampante sur le plan économique entre les Etats-Unis et la Chine. Quoi qu’il en soit, les mégatendances et les changements structurels économiques, guidés par les innovations, vont perdurer. C’est ce qui est déterminant pour un investisseur à long terme. A fortiori avec le fait que la Suisse se situe mondialement au top de l’innovation depuis 2011.
«L’appréciation du franc suisse est préoccupante, mais elle stimule l’innovation des entreprises suisses.»
Les distorsions des dernières années, après la pandémie et la réouverture de la Chine, en termes de restockage (en 2021 et 2022), avec la constitution de stocks stratégiques, et de déstockage (en 2023 et 2024) ainsi qu’en matière de dépenses d’investissement (capex), ont provoqué des exagérations s’agissant de la valorisation des entreprises, à la hausse comme à la baisse. Cela veut dire que des sociétés sont trop faiblement valorisées par le marché aujourd’hui. Les tendances structurelles reviennent au premier plan après ces effets de déstockage, mais il y a encore un chaos politique, avec les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine ou l’imprévisibilité de l’administration Trump. La visibilité demeure faible.
Le marché suisse est-il attractif en termes de valorisation?
Il y a des valorisations historiquement basses à l’aune du ratio Shiller PE, qui lisse les cycles économiques et utilise les bénéfices normalisés. On le constate en particulier pour Sika, le leader mondial de la chimie de construction, ou Forbo, le fabricant mondial de revêtements de sol ainsi qu’un acteur majeur dans le secteur de la logistique (bandes de transport et courroies de transmission). Ces deux groupes exploitent un modèle d’affaires fortement générateur de cash.
Le portefeuille de SaraSelect est-il resté stable? Qu’avez-vous fait récemment?
Nous avons réduit plusieurs titres qui étaient fortement montés, eu égard à notre estimation de la valeur intrinsèque ou juste valeur, entre autres Belimo et Huber+Suhner. D’autre part, nous avons augmenté plusieurs positions à caractère plus défensif, telles que Burkhalter Holding et Bell Food. Nous agissons de manière anticyclique et à long terme. Nous essayons en particulier de tirer profit de la volatilité accrue par les hedge funds ou le court-termisme d’investisseurs, qui spéculent sur les difficultés d’une société ou jouent le momentum; ce qui accentue les variations des cours boursiers à court terme. VAT Group, par exemple, en est une illustration récente.
Outre la situation conjoncturelle moins favorable, l’appréciation du franc est-elle préoccupante?
D’une certaine façon oui, mais c’est ce qui stimule aussi l’innovation des entreprises suisses. Celles-ci sont en effet habituées à l’appréciation à long terme du franc, qui est le corollaire d’une économie forte, ce qui les pousse à innover sans cesse et à faire mieux que leurs concurrents. Cependant, des mouvements abrupts, comme la baisse de plus de 10% du dollar face au franc depuis le début de 2025, sont négatifs.
SaraSelect a fait moins bien que l’indice ces dernières années. Comment l’expliquez-vous?
Pour obtenir des résultats supérieurs à la moyenne sur la durée, il faut accepter de se détacher de l’indice, même si cela signifie une sous-performance provisoire. S’agissant de notre indice de référence, à savoir le SPI Small & Mid Caps, nous ne sommes engagés ni dans Galderma, ni Roche porteur pour des questions de taille et de valorisation. Or, ces deux firmes sont deux poids lourds de ce «benchmark».
Nous continuons à rester fidèles à nos principes d’investir avec conviction et à un prix attractif dans des entreprises, qui offrent une proposition de vente unique, et possèdent des barrières à l’entrée élevées dans la mécatronique (ndlr: discipline d’ingénierie combinant la mécanique, l’électronique, l’informatique et l’automatique pour concevoir des systèmes intelligents et automatisés). Des sociétés qui exercent un leadership de marché global dans un créneau spécifique et qui sont momentanément mal perçues par le marché boursier et, ce faisant, sous-évaluées. Par exemple, SIG Group, SKAN ou Schweiter Technologies. Nos plus grosses positions se composent de leaders dans l’innovation.
Attendez-vous une revalorisation substantielle de SIG Group?
Le recentrage sur les activités les plus rentables du groupe SIG sous l’égide du président du conseil d’administration, Ola Rollén, et du nouveau CEO Mikko Keto, va porter ses fruits. Son potentiel d’innovation, sous la conduite de Gavin Steiner (CTO), est considérable dans le domaine des emballages aseptiques, un secteur oligopolistique dans lequel SIG détient une forte position avec Tetrapak. SIG Group recèle un potentiel de doublement de sa valeur boursière.
Et le potentiel de SKAN?
Le leader mondial du marché des isolateurs avec une part de marché d’environ 50% (systèmes hautement complexes pour le remplissage stérile de principes actifs) va bénéficier de l’évolution du mix produit vers les «pre-approved services». Ceux-ci font grimper les marges significativement, car ils permettent aux grands clients pharmaceutiques d’économiser 1 à 2 ans de délai de commercialisation en faisant pré-approuver leurs installations auprès des autorités de régulation comme FDA, EMA ou Swissmedic. Cela crée une valeur énorme pour les médicaments coûteux.
Une utilisation optimale des capacités va permettre à SKAN Group d’augmenter sensiblement sa marge d’exploitation (EBITDA). SKAN profitera d’une tendance durable vers les médicaments injectables, qui représentent plus de 70% des «blockbusters». Cette entreprise est bien gérée est très bien positionnée grâce à l’innovation justement. Le ratio EV/EBITDA (valeurs d’entreprise/excédent brut d’exploitation) reste encore sensiblement en dessous de la moyenne historique.
«Dätwyler est un acteur essentiel pour Nespresso.»
Dätwyler représentait la deuxième plus grosse position du portefeuille de SaraSelect à fin mars. Qu’en escomptez-vous?
Dätwyler, qui est la seule entreprise au monde à pouvoir relever des défis techniques de Nespresso, profitera, à l’instar de SIG, Forbo ou Sika, entre autres, d’une reprise des affaires. Ce groupe, qui possède un savoir-faire unique dans la science des polymères, est spécialisé dans des produits de haute précision, qui sont essentiels au fonctionnement d’un système mais dont les coûts sont faibles par rapport au produit total, créant une forte dépendance du client.
De plus, Dätwyler s’intègre très tôt dans le processus de recherche et développement de ses clients, agissant comme un partenaire stratégique plutôt qu’un simple fournisseur. Le déstockage survenu entre-temps s’est achevé en 2025. Le marché financier ne prend pas encore en compte la reprise dans les secteurs de la santé et l’automobile, parallèlement à la stabilité des affaires (revenus de 200 millions de francs) avec Nespresso.
Bell Food Group, à l’image de Bachem ou ES Dottikon, qui sont trois grosses positions de SaraSelect, apparaît comme étant gourmande en capital. Est-ce un handicap?
Il est vrai que ces sociétés traversent une phase d’investissements intenses. De tels investissements réduisent dans un premier temps les cash-flows disponibles (free cash-flow), mais ils permettront par la suite d’augmenter considérablement le levier opérationnel de ces entreprises, surtout en termes de croissance pour Bachem et Dottikon qui opèrent dans la sous-traitance pharmaceutique et chimique en tant que CDMO (organisations de développement et fabrication sous contrat). Bachem, le leader mondial des peptides, et Dottikon, le spécialiste de la chimie à haut risque, agrandissent et optimisent leurs capacités pour pouvoir répondre à une forte augmentation de la demande. Ce qui qui permettra une hausse des marges et du cash-flow opérationnel.
Peut-on en dire autant de Bell Food Group?
Le chiffre d’affaires (à concurrence de 50% enregistrés avec Coop, son actionnaire majoritaire) et le cash-flow opérationnel de Bell Food suivent une tendance haussière à long terme. Bell Food a effectué des acquisitions qui lui ont apporté une expansion géographique et en termes de niche. Le groupe bâlois continue d’orienter de manière ciblée son portefeuille de production et marchés. En somme, Bell est bien positionné pour les futures affaires. Ses investissements de 1,5 milliard de francs à Oensingen sur le plan de la qualité, de l’efficience et de la logistique l’assureront. Son modèle d’affaires s’avère stable, mais ces investissements diminuent le free cash-flow et son attractivité à court terme.
Deux autres investissements de SaraSelect, à savoir Stadler et Schweiter Technologies, ont souffert sur le plan boursier. Leur valorisation est-elle, dès lors, redevenue intéressante?
Les deux firmes, qui reposent sur une solide gouvernance d’entreprise, se révèlent intéressantes à leur valeur boursière actuelle. Stadler effectue un propre développement dans la signalisation ferroviaire, laquelle complète ses autres activités de construction de matériel roulant ferroviaire et de services et maintenance; ce qui lui permet de réduire sa dépendance envers des concurrents et d’améliorer son cash-flow d’exploitation. Stadler a connu passablement de malchance ces dernières années en raison du Covid et de plusieurs inondations, qui ont affecté différents sites de fabrication. De plus, Stadler se montre conservatrice concernant la comptabilisation des ventes, qui est prudente et axée sur la livraison. Stadler comporte un potentiel d’amélioration considérable de sa marge d’exploitation EBIT, en direction des 6%, voire davantage, en sachant que Siemens Mobility, vise pour l’exercice en cours une marge opérationnelle de 8-10%.
Schweiter, qui est à travers 3A Composites le leader mondial dans des segments clés comme les façades architecturales, la communication visuelle et les matériaux pour les pales d’éoliennes, nous paraît faiblement valorisée, notamment au regard de ses cash-flows opérationnels et libres. Sans oublier une structure financière saine, avec un taux de fonds propres de 68% à fin 2025.
Avez-vous vendu les actions du distributeur et prestataire de services technologiques Also Holding?
Nous avons réduit la position de moitié en raison de retraits de fonds et de la gestion de l’illiquidité de l’ensemble des small & mid caps, qui ont un volume quotidien de 40 à 50 millions de francs sur Swiss Exchange. Mais notre conviction n’a pas changé à l’égard d’Also: son modèle d’affaires hybride combinant la distribution technologique traditionnelle et des services numériques avancés reste attractif, à l’image de sa valorisation actuelle.