Les actions suisses se sont bien reprises après le Liberation Day et le gain de l’indice SPI se rapproche des 10%. Mais les craintes d’un ralentissement conjoncturel, les droits de douane, la baisse du dollar freinent le mouvement. Marc Possa, gérant du fonds Saraselect, s’exprime sur les défis de cette année et des Small & Midcaps suisses:
Est-ce que la politique de Donald Trump et les changements géopolitiques vous ont amené à modifier votre mode de sélection des actions suisses?
Non, pas vraiment. La politique de Donald Trump accroît la nervosité de tous les acteurs, mais les partenariats industriels sont plus stables qu’on ne le pense. Prenons l’exemple de la medtech Ypsomed.
Cette société suisse possède des centres de production à Schwerin, dans l’ex Allemagne de l’Est, ainsi qu’à Soleure et Berthoud. Elle vend ses produits à de grands clients pharmas européens et américains. Elle parvient à gagner six mises au concours sur dix parce que ses systèmes sont plus efficaces, meilleurs marché et leaders en termes de coûts et d’innovation. Ypsomed parvient à apporter une vraie valeur ajoutée. Le client américain vient lui-même cherche en Suisse les produits dont il a besoin. Les droits de douane, s’ils sont mis en oeuvre, seront payés par le client américain et non par Ypsomed.
«J’ai très peu modifié le portefeuille si ce n’est que j’ai un peu vendu des Belimo et des Burkhalter, après leur forte hausse».
Il existe une douzaine de types de contrats avec des producteurs suisses ou européens. Dans certains cas, c’est le client suisse qui doit livrer ses produits au client américain et en assumer la responsabilité, mais dans beaucoup d’autres c’est l’exemple d’Ypsomed qui prévaut. C’est pourquoi il est difficile d’évaluer l’impact des droits de douane américains sur les sociétés suisses. Il faut analyser la situation au cas par cas. Si le système de production d’un sous-traitant pharma suisse est approuvé par la FDA américaine, qu’il s’agisse de Lonza ou Siegfried, il ne peut pas être remplacé du jour au lendemain. Il lui est même possible de reporter la hausse des droits de douane sur l’acheteur final.
L’acheteur final en achètera-t-il moins, d’autant que le franc s’est renchéri?
C’est un risque réel. Les sociétés suisses améliorent continuellement leur efficacité pour répondre à ce défi. Mais l’incertitude née le 4 avril, si elle persiste, a pour effet d’encourager une forme d’attentisme qui peut se prolonger plusieurs mois. L’incertitude devrait perdurer. Donald Trump restera en fonction encore plusieurs années. Cette incertitude freinera la consommation. Si les résultats du premier trimestre ont intégré des effets d’anticipation des droits de douane qui ont dopé les ventes, ceux du deuxième trimestre devraient démontrer un effet inverse et mettre en évidence un coup de frein sur les chiffres d’affaires.
Que déduisez-vous des résultats d’Ems-Chemie, la première à publier son résultat semestriel?
Les résultats d’Ems-Chemie sont très bons. Ils soulignent l’importance d’une grande discipline et d’une stratégie à long terme qui intègre l’expansion du marché automobile chinois. Depuis plusieurs années, l’entreprise fait ressortir le dynamisme de ce marché et de ses nombreux producteurs. Il est crucial d’y être présent avec des solutions qui créent de la valeur. La Chine produit plus de 30 millions de véhicules par an, soit six fois plus que l’Allemagne. Ems-Chemie est un bon exemple de la réussite des entreprises familiales suisses qui lient la discipline des coûts et la sélection des marchés de croissance à l’innovation et à l’esprit entrepreneurial. Ems-Chemie reste dépendante de la conjoncture mondiale, mais le groupe accumule les points positifs, notamment par rapport à des sociétés dont les dirigeants sont davantage des managers que des entrepreneurs. La première différence entre ceux-ci tient au fait que l’entrepreneur, parce qu’il s’implique, selon la formule «skin in the game», ne remet pas ses tâches au lendemain.
Il est intéressant de voir que vous citiez la Chine et non pas les Etats-Unis, où les règles changent du jour au lendemain. Sélectionnez-vous davantage qu’auparavant des sociétés actives en Chine?
Aucune société ne peut s’épargner une présence commerciale sur ces deux marchés. La Chine demeurera de longues années l’atelier industriel du monde. On ne peut changer et inverser 30 ans d’une dépendance que l’Occident a lui-même désirée. Les Etats-Unis eux-mêmes ont promu cette stratégie parce que l’industrie était considérée comme trop intense en capital. Aujourd’hui, les Etats-Unis regrettent cette dépendance et espèrent la réduire. Donald Trump n’a pas tort sur ce point.
Un proverbe chinois dit que pour combattre un ennemi, mieux vaut l’embrasser et le rendre dépendant. La Chine met en oeuvre sa stratégie avec l’aide des subventions et des financements de l’Etat. Les résultats de cette dépendance apparaissent clairement dans le solaire, l’éolien, les terres rares et dans bien d’autres domaines. Il faut contrer cette stratégie, mais la Chine restera le premier producteur mondial durant des décennies, qu’on le veuille ou non. Il ne lui manque qu’à s’améliorer davantage en termes d’esprit d’innovation. Mais la Chine nous a dépassé dans de nombreux domaines.
Est-ce que vous partagez les espoirs d’une forte relance européenne et notamment allemande dans les infrastructures, la défense et l’industrie? Est-ce un signal fort?
C’est un signal fort, mais des questions se posent sur son financement. Le changement est politique et il est encouragé par les pressions venant de l’industrie. Il est vrai que les chiffres de vente de groupe comme VW, BMW ou Mercedes sont à la peine en raison de l’objectif de 2035 fixé par les politiques pour ne plus produire de moteurs électriques. Cela conduit à développer une gamme en parallèle à celle des moteurs à combustion. En somme, les coûts ont doublé, mais pas les ventes, dans le contexte d’une forte concurrence chinoise, à l’image de BYD.
Ne croyez-vous pas à la réindustrialisation des Etats-Unis?
Le monde ne va pas changer rapidement. Les Etats-Unis ne deviendront pas aisément un producteur industriel de haut de gamme faute d’une culture et d’un état d’esprit correspondants. L’Amérique n’a pas l’avantage, comme la Suisse, de disposer d’une formation duale créée de longue date et pour des raisons évidentes comme l’absence de grand marché, le besoin de s’appliquer et d’améliorer les processus.
Aux Etats-Unis, l’employé change d’entreprise pour quelques centimes supplémentaires par heure si bien que la rotation du personnel est très forte. Il en est de même au Mexique, où la rotation du personnel atteint parfois 100%. Le partenariat social n’existe pas en Amérique où la mentalité est celle du «Hire and Fire». Je ne pense pas pouvoir vivre un jour le changement d’état d’esprit dont l’Amérique a besoin. Il faudra attendre peut-être 50 ans.
La meilleure performance en Europe vient de la défense. Jouez-vous ce thème à travers des sociétés suisses?
Je suis bien exposé à Huber+Suhner, mais pas à Cicor. Il y a deux ans, Huber + Suhner, à l’occasion de sa journée des investisseurs, avait présenté des pancartes avec ses produits de défense et d’aérospatial. La question est ici celle des doubles utilisations, pour la défense ou l’offensive. Il est parfois difficile de connaître l’utilisation finale des produits.
«Il est difficile d’évaluer l’impact des droits de douane américains sur les sociétés suisses.»
Les marchés se sont bien repris. Quelle est votre analyse de la valorisation des marchés?
La valorisation doit être observée à l’aune des très bas taux d’intérêt en vigueur en Suisse. Les taux d’intérêt sont parfois négatifs.
L’environnement actuel est marqué par l’émergence des craintes d’inflation, à la suite des programmes de relance budgétaire en Allemagne et aux Etats-Unis, et d’une forte hausse de l’endettement, qui conduisent à une hausse de l’or et du bitcoin. Ces conditions inflationnistes incitent l’investisseur à privilégier les actifs réels, à savoir l’immobilier ou les actions des sociétés industrielles. Malgré ces risques, l’humanité doit continuer de satisfaire ses besoins, innover et prospérer. «The show must go on», disent les Américains. Les megatrends persistent même si divers bruits nous amènent à les ignorer de temps en temps.
La bourse n’est pas indépendante du cycle à court terme. Si les prix augmentent et le ralentissement s’installe, les bourses ne souffriront-elles pas d’une forme de stagflation?
Une stagflation peut être très négative. Si les taux d’intérêt augmentent, l’immobilier ne manque pas de souffrir. Des crises sont possibles, mais le timing est difficile à prendre en compte. Et les autorités, notamment monétaires, sont de plus en plus présentes pour empêcher les creux de cycle.
Je ne suis pas négatif. Le risque de ne pas être suffisamment investi est le plus élevé. C’est pourquoi il importe de conserver la stratégie qui a été définie et de ne pas se laisser distraire. Le Liberation Day en témoigne. Après un recul de 20%, les marchés se sont repris en quelques semaines. L’utilisation de l’intelligence artificielle dans des stratégies de trading conduit aussi à des excès.
Prenons l’exemple de Barry Callebaut. On note que 37% du free float est emprunté, donc 37% de «short». On a vu que le résultat trimestriel légèrement décevant a tiré le titre nettement vers le bas. Il est crucial de prendre ses distances avec les mouvements à court terme, de distinguer les changements structurels et de garder le cap.
Le protectionnisme technologique est très fort, par exemple dans les semi-conducteurs. D’ailleurs n’évitez-vous pas les Inficon, Comet ou VAT?
Nous avons une position en VAT, mais ni en Comet ni en Inficon, faute d’avoir trouvé les bons niveaux d’entrée et en raison d’une liquidité réduite. VAT est très innovante, reste le leader mondial dans son domaine et augmente sa part de marché. La concurrence chinoise est en retrait mais elle émergera aussi à l’avenir. L’avantage des sociétés suisses consiste à innover sans être trop visible des gouvernements étrangers.
Votre principale position reste Also, d’ailleurs avec une nette marge. Pour quelle raison?
Also est une conviction forte. La société est très bien gérée dans un domaine de forte croissance, soutenue par les Data Centers. Also ajoute des services additionnels et ne se limite pas à la distribution des grandes marques informatiques. Mais ce qu’elle appelle le «Box Moving» est nécessaire pour profiter d’un écosystème avant de le monétiser.
Quelles modifications avez-vous effectué au premier semestre?
J’ai très peu modifié le portefeuille si ce n’est que j’ai un peu vendu des Belimo et des Burkhalter, après leur forte hausse, et quelques Huber + Suhner à la suite de quelques exagérations. La volatilité est parfois très forte. Belimo est passé de 400 francs à la fin 2024 à plus de 730 avant de revenir à 500 et remonter au-delà de 800.