Au Japon, préférer les Small & Midcaps

Emmanuel Garessus

4 minutes de lecture

Pour Hiromi Ishihara, d’Amundi, le niveau du yen et le rendement des obligations devraient provoquer un rapatriement des capitaux institutionnels.

Les élections japonaises devraient ouvrir la voie à une politique budgétaire accommodante et à une baisse des impôts. Les marchés japonais ont apprécié cette perspective ces derniers mois. Poursuivront-ils sur cette tendance? Qu’en sera-t-il du yen? Hiromi Ishihara, Head of Japanese Equities auprès d’Amundi, et Claire Huang, Stratège macroéconomique senior pour les marchés émergents, Amundi Investment Institute, répondent aux questions d’Allnews:

Est-ce que les projets budgétaires et fiscaux de Sanaie Takaichi, la première ministre japonaise, pourront empêcher une hausse des taux longs?

Les derniers sondages laissaient supposer que le parti de Sanae Takaichi obtiendrait la majorité simple à elle seule. Ces résultats sont déjà pris en compte par les marchés d’actions.

Ce soutien important des électeurs permettra au gouvernement de mettre en oeuvre la première phase de son programme, celle en faveur d’une plus grande accessibilité des biens et services. Le gouvernement Takaichi prévoit une baisse de l’imposition des biens alimentaires durant deux ans afin d’alléger le coût de la vie des ménages. Les ménages souffrent de la hausse des prix. C’est même la première préoccupation des électeurs.

Le gouvernement veut surtout restaurer une hausse des salaires réels. En ce moment, l’inflation est supérieure à la hausse des salaires nominaux.

«Ces résultats sont déjà pris en compte par les marchés d’actions.»

La deuxième phase de son programme budgétaire vise à relever le potentiel de croissance à long terme à travers notamment une augmentation de la productivité. Le gouvernement a mentionné 17 domaines prioritaires pour y parvenir. Nous pensons que, dans le contexte géopolitique actuel, la direction est très pertinente et vise à accroître la sécurité nationale ainsi qu'à renforcer les chaînes d'approvisionnement intérieures.

Compte tenu de la victoire écrasante du Parti libéral-démocrate (PLD), Sanae Takaichi a obtenu l'approbation publique dont elle avait grandement besoin pour sa stratégie de croissance.

Est-ce que le risque d’endettement excessif vous semble exagéré? Est-ce que l’excédent primaire prévu pour 2026/27 reste le scénario le plus probable?

Nous comprenons les risques liés à l’endettement. Ils ont été mis en évidence par le marché. Mais le processus de réduction du rapport entre la dette et le PIB est en bonne voie. En 2024, le solde primaire était de seulement 0,04% du PIB, soit inférieur aux autres économies similaires.

La mesure clé permettant de juger de la maîtrise de la dette porte sur le coût du service de cette dernière. Le taux de ces frais financiers par rapport au PIB doit être inférieur au taux de croissance du PIB.

L’an dernier, la croissance nominale s’est élevée à 4,5%. Si elle descend à 3% avec une inflation modérée, le gouvernement pourra poursuivre son processus de désendettement.

Le gouvernement entend aussi faciliter l’absorption de ce programme budgétaire par le marché obligataire. Il prévoit que l’augmentation du déficit ne sera pas financée par une hausse de l’offre de dettes.

Après la longue et forte baisse du yen, est-ce que vous prévoyez un changement de tendance?

La volatilité devrait se poursuivre à court terme. Le marché des actions a anticipé une victoire significative de Sanae Takaichi, mais je ne pense pas que le marché des changes ait entièrement intégré ce scénario. Après une large victoire du PLD, le yen pourrait donc encore baisser.

«Le gouvernement veut surtout restaurer une hausse des salaires réels.»

Le marché anticipe une hausse des taux de la Banque du Japon en avril et en juin. Nous pensons qu’il faudra plutôt attendre le mois de juin en raison de l’évolution baissière de l’inflation (2,1% en décembre). La hausse des prix se rapproche de l’inflation sous-jacente (2%) et permet à la Banque du Japon de gagner du temps. Mais si la BoJ maintient ses taux en avril, le yen pourrait être à nouveau sous pression.

Différentes mesures de valorisation montrent toutefois que le yen est extrêmement bon marché.

L’élargissement du Carry trade plaide aussi pour une reprise du yen, avec une baisse des taux américains et une hausse des taux japonais. Les marchés obligataires des deux pays convergent également. Enfin, le rapatriement des capitaux domestiques n’a pas encore débuté même si les rendements obligataires sont nettement plus attractifs.

Existe-t-il de premiers signes de rapatriement des capitaux institutionnels?

Nous ne l’avons pas encore observé. Mais le niveau du yen et le rendement des obligations japonaises devraient déclencher un tel phénomène, par exemple de la part des assureurs vie. Il est possible que ces acteurs attendent que le pic de taux soit atteint.

Pour les investisseurs européens, est-ce que vous recommandez d’acheter des obligations japonaises dans une optique à 12 mois?

Nous sommes Short sur les obligations japonaises depuis plusieurs années et nous devenons progressivement plus positifs pour les raisons que je viens d’évoquer. Elles deviennent l’une des classes d’actifs les plus intéressantes à surveiller.

Quelles sont vos convictions à l’égard des actions japonaises?

Nous privilégions les Small & Midcaps, qui sont davantage orientées sur l’économie domestique. Leurs bénéfices ont été freinés par la baisse du yen. Mais le programme du gouvernement Takaichi devrait renforcer la croissance économique et la chaîne d’approvisionnement domestique. Les investissements devraient être accrus dans les 17 secteurs stratégiques, comprenant aussi bien l’intelligence artificielle que la défense, les infrastructures et les semi-conducteurs.

«La direction est très pertinente et vise à accroître la sécurité nationale ainsi qu'à renforcer les chaînes d'approvisionnement intérieures.»

Le Japon présente l’un des taux d’épargne les plus élevés des pays industrialisés. Cette situation s’exprime à travers un haut niveau de cash au sein des entreprises, lequel ne demande qu’à être déployé via divers canaux tels que les dépenses d'investissement, la R&D (recherche et développement) et les investissements dans le capital humain. Les investissements proviendront aussi bien de l’Etat que des entreprises.

La victoire de Takaichi renforcera la tendance et les marges des entreprises concernées devrait s’accroître.

Nous estimons que le secteur de la construction est un secteur intéressant à surveiller. Le secteur a vu ses marges sur les nouvelles commandes s'améliorer en raison de la pénurie de main-d'œuvre et de la hausse des prix des matériaux. Ces nouvelles commandes commenceront à contribuer aux résultats dans les années à venir. De plus, il bénéficie d'investissements supplémentaires tant du secteur public que du secteur privé. L’IA, les semi-conducteurs, les machines profitent aussi d’une reprise de l’activité.

Quelle est la pondération des valeurs domestiques dans les indices de référence?

Le Nikkei 225, un indice de grandes capitalisations, présente une concentration plus élevée en valeurs orientées vers l'exportation, tandis que le TOPIX, un indice plus large, est plus équilibré entre entreprises axées sur le marché intérieur et celles tournées vers l'exportation.

Les actions du secteur des logiciels souffrent des craintes liées à l’IA. Achetez-vous maintenant?

Nous sommes des investisseurs à long terme et ne réagissons pas à des mouvements à très court terme. Sur le plan des fondamentaux, ce secteur est continuellement en phase de disruption. En tant qu’investisseur, cela nous confirme dans notre approche disciplinée et dans le fait d’analyser les valorisations et les fondamentaux.

Qu’en est-il des financières japonaises, un secteur majeur au Japon?

Nous pensons que les bancaires appartiennent à un segment attractif. Nous apprécions les établissements régionaux.

Au-delà des perspectives de consolidation, qui ne devraient pas se concrétiser très rapidement, les banques régionales profitent grandement d'un environnement de relèvement des taux directeurs et de l'augmentation attendue de la demande de prêts. Leur valorisation est très attractive, souvent nettement en-dessous de la valeur intrinsèque. Sur le plan de la gouvernance, nous observons aussi des progrès significatifs au sein des banques régionales.

Quel est votre objectif pour l’indice japonais pour la fin de l’année?

Avec une approche fondamentale, je l’estime à 57’000 points pour le Nikkei 225 à  fin décembre. Cet objectif est raisonnable sachant que le PER n’est que de 16 fois et la croissance bénéficiaire de 10% pour la prochaine année fiscale.

Nous pourrions aussi profiter d’une amélioration du rendement des fonds propres, laquelle ne manquerait pas d’accroître le multiple des bénéfices vers 17 fois. Avec le soutien d’un momentum positif, un objectif de 60’000 est tout à fait possible.

Quel est le principal risque pour les actions japonaises? Est-ce l’inflation?

Non, le risque pour les actions peut plutôt provenir de turbulences sur le marché des changes. Le yen reflète les doutes du marché quant à la soutenabilité du financement par la dette. Nous pensons que le gouvernement fera preuve de la discipline nécessaire, mais il n’a pas encore publié en détail les sources de financement de son prochain budget et de ses prochains investissements. Cette incertitude empêche le yen de s’apprécier.

A lire aussi...