Le retour de Donald Trump sur la scène géopolitique mondiale a paradoxalement donné un nouvel élan à des marchés que sa politique était censée pénaliser: les marchés émergents. Pour l’Europe et ses investisseurs, cette évolution est à la fois inconfortable et encourageante, car le nouvel ordre mondial ouvre des marges de manœuvre inédites.
Droits de douane, menaces et imprévisibilité: avec sa politique «America First», le président américain entendait consolider la suprématie économique des États-Unis. Mais les marchés financiers ne réagissent pas à la rhétorique, ils répondent aux incitations et aux risques. L’incertitude générée par Washington pousse les investisseurs à revoir leurs convictions. Le pari unilatéral sur les actifs américains n’a plus rien d’évident. Les flux de capitaux se diversifient par calcul, non par idéologie.
Le constat est clair: les actions et les obligations des marchés émergents figurent parmi les grands gagnants de ces derniers mois. Après une «décennie perdue», durant laquelle ils ont largement sous-performé la spectaculaire hausse des marchés américains, ils connaissent aujourd’hui une renaissance remarquable. Non pas euphorique, mais rationnellement fondée.
Le mythe américain s’effrite
La baisse des taux aux États-Unis, l’endettement public élevé et la volatilité politique ont entamé l’attrait du dollar. Pour les marchés émergents, il s’agit d’un véritable soulagement: le service de la dette devient moins coûteux, les pressions inflationnistes diminuent et les banques centrales regagnent des marges de manœuvre.
Pour l’Europe, une conclusion s’impose: le continent n’est pas aussi démuni qu’il a parfois tendance à le croire.
Un mécanisme longtemps absent refait surface: les baisses de taux soutiennent la croissance, les obligations progressent, les actions en bénéficient – le tout amplifié par des gains de change. L’effet est double.
Il s’agit de bien plus qu’un simple cycle de marché. Nous assistons à un déplacement structurel: la croyance dans l’exceptionnalisme américain s’érode. Non pas en raison d’une faiblesse économique, mais à cause d’une imprévisibilité politique – un trait autrefois attribué principalement aux marchés émergents.
Le Mexique et la Chine en ligne de mire
Malgré les droits de douane américains, le Mexique figure parmi les grands bénéficiaires. Se focaliser uniquement sur les barrières commerciales, c’est passer à côté de l’essentiel: une monnaie stable, des taux en baisse et des bénéfices solides. La Chine, elle aussi, fait preuve de résilience malgré des droits de douane élevés et des tensions géopolitiques persistantes. Le renminbi reste stable, l’inflation contenue et la politique monétaire accommodante. L’élément déterminant demeure l’accès à la croissance structurelle – notamment dans des secteurs clés comme l’intelligence artificielle.
Les capitaux suivent les arguments économiques, non les sensibilités politiques. À cet égard, les marchés sont souvent plus lucides que le débat public.
L’Europe est sous-estimée
Pour l’Europe, une conclusion s’impose: le continent n’est pas aussi démuni qu’il a parfois tendance à le croire. Le problème de l’Europe n’est pas tant un manque de substance qu’un déficit de confiance en elle-même. Dans un monde dominé par les rapports de force et l’incertitude, l’Europe se replie trop souvent sur elle-même.
Pourtant, certaines classes d’actifs et stratégies d’investissement tirent précisément profit des mutations globales actuelles. Les investisseurs institutionnels européens sont solidement interconnectés à l’échelle mondiale, bénéficient d’un cadre réglementaire stable et disposent de bases financières robustes. Ils doivent capitaliser sur ces atouts.
Pendant des décennies, le risque structurel de marché haussier s’est concentré presque exclusivement sur les actions. L’endettement élevé des États-Unis place désormais aussi les obligations sous tension. La Chine a réduit massivement ses avoirs en bons du Trésor américain, tandis que l’Europe en détient toujours une part significative. Ce n’est pas un signal d’alarme, mais un appel stratégique à la vigilance.
Les marchés récompensent l’adaptation, pas la nostalgie
Continuer de considérer les États-Unis comme un refuge automatique et les marchés émergents comme un risque structurel relève d’une vision dépassée du monde. Cela ne signifie pas ignorer les risques, mais les réévaluer. Les marchés émergents ne constituent pas un bloc homogène, mais un univers d’investissement différencié. La sélection y est déterminante, tout comme une ouverture d’esprit fondamentale.
L’Europe, quant à elle, devrait redéfinir son rôle: non pas comme victime des jeux de pouvoir géopolitiques, mais comme allocataire de capital actif dans un monde multipolaire.
Moins de lamentations, plus d’action
L’ordre mondial est en pleine redéfinition – sur les plans politique, économique et financier. Donald Trump n’en est pas l’architecte, mais il en est l’accélérateur. Que les marchés émergents en tirent profit n’a rien de paradoxal: c’est une conséquence logique.
Pour l’Europe et ses investisseurs, le principal danger n’est pas la volatilité, mais l’inaction. Ceux qui attendent en permanence l’éclatement de la prochaine bulle manquent la phase où émergent de nouveaux gagnants. L’ordre mondial «trumpisé» n’est pas une invitation à la résignation. C’est un appel à identifier et à saisir les opportunités.