Sur la corde raide

Nicolette de Joncaire

4 minutes de lecture

«Si un retournement est toujours possible, la situation ne s’apparente pas à une bulle spéculative irrationnelle comparable à celle de l’an 2000», estime Philippe Ferreira de Kepler Cheuvreux.


Dans un environnement marqué par des tensions politiques persistantes, des valorisations élevées sur les marchés financiers et des interrogations croissantes autour de la soutenabilité du cycle économique, les investisseurs évoluent sur une ligne de crête. Entre le poids déterminant des États-Unis dans la croissance mondiale, l’essor rapide de l’intelligence artificielle, les recompositions géographiques et sectorielles, et les fragilités structurelles de certaines zones comme l’Europe ou la Chine, les choix d’allocation exigent discernement et sélectivité. Si les craintes d’un retournement brutal refont régulièrement surface, les fondamentaux économiques et bénéficiaires offrent encore des points d’appui solides, à condition d’adopter une approche pragmatique et disciplinée. Dans cet environnement mouvant, où les investisseurs marchent sur la corde raide, l’analyse de Philippe Ferreira, Responsable adjoint de l’équipe Economics & Cross-Asset Strategy de Kepler Cheuvreux, vise à dépasser les idées reçues pour identifier les moteurs de performance, les risques à surveiller et les thèmes d’investissement susceptibles de faire la différence cette année. 

Quel est votre sentiment pour cette année?

Avec un président américain qui agite volontiers le chiffon rouge, la conjoncture reste compliquée mais nous sommes positifs malgré des valorisations que d’aucuns jugent excessives. Trois années consécutives de performances avoisinant les 20% sur les marchés actions ont porté les valorisations à des niveaux qui laissent théoriquement présager des rendements futurs plus modestes. Assisterons-nous à un retournement brutal comme ce fut le cas au moment de l’éclatement de la bulle de 2000 ou les entreprises de tech continueront-elles à mener le bal? Nous penchons pour le second scenario car les grandes entreprises US génèrent de gigantesques revenus et l’administration Trump les soutient vigoureusement. Cette politique devrait gagner en intensité à l’approche des élections de mi-mandat. Il est donc raisonnable d’anticiper un assouplissement de la pression fiscale ainsi que des droits de douane, notamment sur les produits alimentaires non fabriqués aux États-Unis. Une telle orientation serait globalement favorable aux marchés actions, mais plus défavorable aux marchés obligataires. Sur le plan de l’économie mondiale, la dynamique demeure largement inchangée, les États-Unis continuant de jouer un rôle moteur dans la croissance.

Ce n’est donc pas la fin de l’exceptionnalisme américain?

La fin de l’exceptionnalisme américain est régulièrement évoquée, notamment dans le contexte politique actuel. Toutefois, la présidence de Donald Trump s’achèvera dans trois ans et, à ce stade, le déclin structurel supposé des États-Unis est loin d’être confirmé. D’un point de vue économique, les États-Unis demeurent le principal moteur de la croissance mondiale. Les niveaux de valorisation restent élevés, avec un ratio cours/bénéfices attendus (P/E) d’environ 22,5 pour le S&P 500 et de 26 pour le Nasdaq, traduisant des survalorisations significatives. Toutefois, une croissance des bénéfices de 28% pour la Tech US au T3-2025 suggère que ce moteur tourne à plein régime, ce qui laisse une marge pour une poursuite de l’expansion des marchés. Les secteurs traditionnellement générateurs de dividendes, comme les banques, conservent à ce titre un attrait particulier. Les entreprises technologiques pourraient d’ailleurs, à terme, adopter des politiques de redistribution similaires. Néanmoins, le modèle économique dominant du secteur tech repose avant tout sur le réinvestissement des profits afin de soutenir la croissance, plutôt que sur la distribution aux actionnaires. Dans ce contexte, une vigilance accrue demeure nécessaire.

En Chine, la situation économique demeure contrastée. Le marché immobilier continue de se dégrader et la consommation reste atone.

Les marchés américains resteront donc portés par la technologie et l’espoir levé par l’intelligence artificielle? 

L’intelligence artificielle est souvent présentée comme un substitut au travail et considérée comme une source majeure de gains de productivité, potentiellement défavorables aux salariés. Toutefois, il n’est pas exclu que son impact réel sur la croissance et la productivité soit, à terme, moins significatif qu’anticipé. Les indices actions mondiaux sont aujourd’hui très concentrés sur quelques grandes valeurs technologiques. Certaines entreprises majeures, telles que Meta ou Amazon, financent d’ailleurs leurs investissements dans l’IA par l’endettement, ce qui va diffuser le risque IA dans les indices crédit également et peut entraîner, en cas de retournement, des corrections marquées toutes classes d’actifs confondues. 

Un crash est-il donc possible?

Un crash est toujours possible. Pour autant, la situation ne s’apparente pas à une bulle spéculative irrationnelle comparable à celle de l’an 2000: les investissements restent globalement rationnels. Même des acteurs comme Palantir, notamment engagés dans des contrats européens et des projets liés au déminage en Ukraine, s’inscrivent dans des usages concrets. Le secteur de l’IA devrait continuer d’afficher des performances élevées, autour de +20% par an, tout en connaissant une recomposition: de nouveaux acteurs émergeront, tandis que d’autres verront leurs valorisations se contracter. Enfin, le poids des actifs financiers dans le patrimoine des ménages américains atteint désormais environ 40%, un niveau historiquement élevé, renforçant l’interdépendance entre les marchés financiers et les choix politiques. Dans ce contexte, toute erreur de politique économique pourrait avoir un coût électoral significatif, y compris pour Donald Trump.

La force des marchés US explique-t-elle les 35% que vous leur réservez contre seulement 5% à l’Europe?

À l’inverse des Etats-Unis, l’Europe et la Chine affichent des trajectoires plus incertaines. Nous demeurons prudents à l’égard de l’Europe, tout en considérant qu’un redressement progressif est probable, notamment à travers un panier de valeurs liées à la reconstruction de l’Ukraine. Les avancées vers un accord de paix constituent en effet un catalyseur potentiel pour les marchés européens, en particulier pour les secteurs industriels et des matériaux de construction. Par ailleurs, les secteurs de la santé et de la pharmacie ont récemment amorcé un rebond. Certaines entreprises européennes ayant fortement investi aux États-Unis retrouvent également des perspectives plus favorables. Le plan de relance allemand ouvre également des perspectives favorables. 

Et la Chine?

En Chine, la situation économique demeure contrastée. Le marché immobilier continue de se dégrader et la consommation reste atone. Le pays conserve néanmoins son rôle de grande puissance exportatrice, ce qui lui permet de maintenir une croissance proche de 5%, bien qu’en phase de décélération. Les valeurs technologiques chinoises, souvent comparées aux «Magnificent Seven » américaines, présentent un certain attrait, mais comportent également un risque de déception, comme cela a déjà été le cas par le passé. L’exposition à ce marché s’envisage donc avant tout de manière tactique. À l’inverse, la Corée du Sud et Taïwan apparaissent comme des zones particulièrement intéressantes, s’étant imposées comme des leaders mondiaux dans les technologies clés.

Que dites-vous du Japon sur lequel vous avez une position sur pondérée sur les actions?

Le Japon, pour sa part, s’oriente vers des politiques de relance, soutenues par une pression accrue des régulateurs et des places boursières visant à améliorer la rentabilité des entreprises, ainsi que par des incitations adressées aux ménages pour accroître leur détention d’actions. Ces derniers restent aujourd’hui majoritairement investis en obligations et en liquidités (environ 50%), contre seulement 20% en actions.

En termes d’approche sectorielle, que diriez-vous de l’automobile?

Le secteur automobile, dont le poids dans les indices est désormais faible, a fortement souffert au cours des 18 derniers mois. Si la demande de véhicules neufs ne s’est pas reportée, un assouplissement de la réglementation pourrait soutenir le secteur, d’autant que les mauvaises nouvelles semblent déjà largement intégrées dans les valorisations. Un plan de soutien de l’Union européenne est par ailleurs à l’étude. Les autorités allemandes plaident notamment pour un assouplissement des règles concernant l’interdiction de vente de voitures neuves à moteurs thermiques en 2035, tandis que le lobbying du secteur pourrait s’intensifier face aux risques de pertes d’emplois massives. Dans ce contexte, des groupes comme Volkswagen et Stellantis montrent des signes de redressement.

D’autres secteurs méritent-ils une attention particulière?

D’autres segments apparaissent également attractifs, notamment les métaux, les mines et la construction, soutenus par le plan de relance allemand. Le secteur du luxe a connu un net trou d’air post-Covid. Un potentiel de normalisation des bénéfices subsiste toutefois, en particulier pour des groupes comme Kering et LVMH, qui ont déjà amorcé leur redressement. Des interrogations persistent néanmoins quant à la solidité de la demande.

A lire aussi...