La semaine dernière s'est déroulée à Pékin, dans la plus grande discrétion, l'une des grand-messes politiques chinoises. Du 20 au 23 octobre, la quatrième session plénière du 20e Comité central du Parti communiste chinois a rassemblé les principaux décideurs en conclave pour définir les contours du prochain plan quinquennal (2026-2030).
A huis clos, les hauts responsables ont fait le bilan du 14e plan quinquennal en cours d'achèvement et débattu des priorités futures. Le communiqué publié à l'issue de la réunion a donné un premier aperçu des axes directeurs du 15e plan quinquennal.
Les plans quinquennaux, un métronome de la modernisation
Les plans quinquennaux constituent depuis longtemps l'un des principaux leviers de gouvernance du Parti communiste chinois. Le Comité central, principal organe décisionnel du Parti, tient sept sessions entre deux Congrès nationaux, chacune appelée Plénum.
Comme le veut la tradition, les discussions se sont déroulées à huis clos. Les sessions ont été fermées tant aux médias étrangers qu'à la presse nationale. Un bref communiqué publié par la suite a donné une première indication sur l'orientation du prochain plan et les thèmes qui guideront le développement chinois jusqu'à la fin de la décennie.
Le plan quinquennal oriente l’économie chinoise depuis plus de sept décennies. Le premier, lancé en 1953, visait à reconstruire un pays encore marqué par la guerre et l’isolement. Inspirés du modèle soviétique, ces plans imposaient des quotas de production et dictaient l'allocation des ressources, l'acier, le charbon et la machinerie d'abord, la consommation ensuite.
Dès le sixième plan (1981–1985), l'expression «développement social» a été ajoutée à son intitulé, reconnaissant que la modernisation ne pouvait se limiter à la croissance. Depuis, chaque cycle reflète l'évolution des priorités du pays: libéralisation agricole dans les années 1980, essor des infrastructures dans les années 1990, et transition vers une croissance portée par l’innovation et la technologie dans les années 2010.
Bien avant l’adoption du texte final par le Comité central, un vaste processus de consultation est mené à travers le pays. Entre mai et juin 2025, une campagne en ligne a invité les citoyens à partager leurs idées. Plus de 3,1 millions de contributions ont été reçues. L'une suggérait d'utiliser l'intelligence artificielle pour surveiller les personnes âgées afin de prévenir les accidents, une autre réclamait davantage de salles de sport, de piscines et de terrains de badminton.
Mais une fois que le Comité central a pris sa décision, le caractère hiérarchique du système reprend le dessus. Le plan quinquennal devient le pilier central de l'économie chinoise, un cadre directeur auquel se conforment ministères, provinces, entreprises publiques et privées. Cela reflète les caractéristiques propres au pays: une vision à long terme et une gouvernance hiérarchique.

Source: AustChina Institute
Le 14ᵉ plan quinquennal (2021-2025)
Lorsque la Chine est entrée dans la période du 14ᵉ plan quinquennal en 2021, l’économie mondiale se remettait à peine de la pandémie de Covid-19. Pour Pékin, c’était le moment de redéfinir ses priorités. Plutôt que de poursuivre une croissance à tout prix, les dirigeants ont introduit le concept de «développement de haute qualité». L’objectif n’était plus d’accélérer la croissance à tout prix, mais d’en transformer la nature: privilégier l’innovation, l’efficacité et la durabilité.
Au cours des quatre dernières années, la Chine a concrétisé cette stratégie à l’échelle de toute son économie. Elle s’est imposée comme leader mondial des énergies propres, avec le plus vaste réseau de production renouvelable et la principale chaîne d’approvisionnement en technologies vertes. Plus de 6’000 usines sont désormais certifiées écologiques, la production annuelle de véhicules à énergies nouvelles dépasse 13 millions d’unités, et ses chantiers navals maîtrisent la construction des navires les plus complexes, méthaniers GNL, porte-avions et paquebots de croisière de luxe, souvent désignés comme les «trois joyaux de la couronne» de l’industrie navale. Cette quête d’excellence s’observe aussi dans la technologie. Des entreprises comme BYD, Huawei, ByteDance, ou encore DeepSeek ont propulsé la Chine, dans le top 10 de l’Indice mondial de l’innovation en 2025 pour la première fois.
Cette ascension n’a toutefois pas été sans répit. Sur le plan intérieur, le secteur immobilier a connu un net ralentissement. De grands promoteurs comme Evergrande et Country Garden ont été confrontés à des problèmes de liquidités, entraînant un ralentissement de la construction et des ventes immobilières. La crise a mis à rude épreuve les finances locales, déjà alourdies par les dépenses liées à la pandémie. A l'étranger, les gouvernements occidentaux considèrent de plus en plus l'ascension technologique et industrielle chinoise comme un défi stratégique, entraînant un renforcement des contrôles et de nouvelles tensions commerciales.
Sur le plan économique, le 14ᵉ plan fut le premier à ne pas fixer de cible de croissance, privilégiant le maintien du PIB «dans une fourchette raisonnable». L’objectif de long terme reste néanmoins le doublement du PIB par habitant d’ici 2035, soit une croissance annuelle moyenne d’environ 4,5 à 5%. Les données récentes suggèrent que cet objectif reste à portée de main. En effet, les chiffres du troisième trimestre affichent une croissance de 4,8% en glissement annuel et de 5,2% depuis le début de l'année.
Le 15ᵉ plan quinquennal (2026–2030)
A l’issue d’un conclave de quatre jours à Pékin, le Parti communiste chinois a publié jeudi un court communiqué confirmant l’adoption du 15ᵉ plan quinquennal. Le document décrit un environnement géopolitique «profond et complexe», sans toutefois faire de référence directe aux tensions commerciales avec les Etats-Unis. Une rencontre entre Xi Jinping et Donald Trump est d’ailleurs attendue en Corée du Sud, fin octobre.
Le communiqué ne livre qu’une esquisse générale des orientations du futur plan. Le texte complet sera soumis à l’Assemblée nationale populaire pour approbation formelle en mars 2026. Sur le fond comme sur la forme, le communiqué s’inscrit dans la continuité du 14ᵉ plan, mais quelques évolutions notables se dégagent. Le nouveau plan accorde une importance accrue à la construction d’un système industriel moderne reposant sur la fabrication avancée, à l’autonomie scientifique et technologique de haut niveau, au développement d’un marché intérieur solide, ainsi qu’à la transition énergétique, selon l’agence Xinhua.
Ces dernières années, Pékin a pris conscience des limites de son ancien modèle de croissance, fondé sur l’immobilier, les infrastructures et les exportations. Un nouveau terme s’impose désormais dans les discours officiels: «nouvelles forces productives de qualité» (新质生产力), qui mettent l’accent sur les technologies émergentes, la productivité et l’autonomie scientifique.
Depuis une décennie, la montée en puissance technologique de la Chine s’est souvent appuyée sur l’accès à l’innovation américaine, notamment aux semi-conducteurs produits par des entreprises comme Nvidia. Face aux restrictions américaines, Pékin cherche désormais à bâtir un écosystème technologique domestique moins vulnérable aux risques liés aux chaînes d’approvisionnement.
Le prochain plan met donc l’accent sur les avancées dans des domaines tels que la fabrication de puces, le calcul quantique, l’intelligence artificielle, la biotechnologie et les énergies renouvelables, en s’appuyant sur l’immense réservoir national de talents. Pékin entend étendre l’usage de l’IA à grande échelle dans l’ensemble de l’économie, industrie, logistique, santé, urbanisme, et dans l’«économie des basses altitudes» dominée par les drones et la robotique.

Le prochain plan vise à renforcer la coopération entre entreprises publiques et privées et à développer l'utilisation des nouvelles technologies. La Loi sur la promotion du secteur privé, introduite en 2025, accorde aux entreprises privées un cadre juridique plus solide.
S'agissant de la demande intérieure, le nouveau plan réaffirme la volonté de la Chine de réorienter son économie vers une croissance davantage portée par la consommation, un objectif longtemps relégué au second plan au profit de l’investissement et de la production manufacturière. Les mesures proposées demeurent toutefois limitées.
Le plan s'engage à «intensifier les efforts pour garantir et améliorer les conditions de vie de la population» et «perfectionner le système de sécurité sociale», ainsi qu'à « promouvoir le développement qualitatif du secteur immobilier». Aucun transfert fiscal direct vers les ménages n’a néanmoins été prononcé, contrairement à la stratégie américaine durant la pandémie.
L’économie chinoise souffre aujourd’hui d’un déséquilibre croissant. L’investissement représente plus de 40% du PIB, soit près du double de la moyenne mondiale, tandis que les dépenses des ménages stagnent autour de 37%, bien en delà de la plupart des grandes économies. Les prix immobiliers continuent de baisser, le taux d’épargne dépasse 20% du revenu et les pressions déflationnistes persistent. Plutôt que de remédier à ces faiblesses structurelles par un soutien direct aux revenus, Pékin privilégie encore son approche traditionnelle fondée sur les investissements dans les infrastructures et les projets d’Etat, dans l’espoir de stimuler la consommation de manière indirecte.
Comparé au 14ᵉ plan, le 15ᵉ plan quinquennal marque un léger tournant idéologique, en mettant l’accent sur l’interaction bidirectionnelle entre l’offre et la demande. Les décideurs évoquent désormais «une nouvelle demande guidant une nouvelle offre, et une nouvelle offre créant une nouvelle demande». Toutefois, sans mesures plus audacieuses pour restaurer le pouvoir d’achat des ménages, les économistes s’attendent à ce que la croissance potentielle stagne autour de 3% par an si le déséquilibre persiste.
Les dirigeants chinois ont également réaffirmé leur engagement en faveur de la sécurité nationale. Le pays doit «oser combattre et savoir combattre, et faire face courageusement aux épreuves majeures des vents et marées, voire aux situations périlleuses», indique le communiqué. L'expansion des capacités militaires chinoises a accentué les tensions avec Washington et d'autres puissances de la zone Asie-Pacifique. Pékin maintient que Taïwan relève de la souveraineté chinoise et n'exclut pas le recours à la force pour s'emparer de l'île. Les forces armées ont récemment fait l'objet d'une vaste purge anti-corruption, neuf hauts responsables militaires ont été exclus la semaine dernière. Durant la session plénière, le général Zhang Shengmin de la Force des missiles a été nommé vice-président de la Commission militaire centrale, l'un des postes de défense les plus élevés du pays.
Les dirigeants chinois se sont également engagés à intensifier les initiatives environnementales. Bien que le pays demeure le plus grand émetteur de gaz à effet de serre, il s'est simultanément imposé comme leader mondial des énergies renouvelables. Le communiqué souligne la nécessité d'intensifier la lutte contre la pollution, d'accélérer la transition vers un nouveau système énergétique et de progresser vers le pic carbone tout en promouvant des modes de production plus écologiques. En septembre, Pékin a annoncé ses premiers objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre, visant une diminution globale jusqu’à 10% d'ici 2035.
Conclusion
Lorsque le plan sera officiellement présenté en mars 2026, Pékin devrait fixer des objectifs précis en matière de dépenses d’innovation, de flux d’investissement et de transformation industrielle, autant d’étapes vers une ambition plus vaste.
Le 15ᵉ plan quinquennal ne constitue pas seulement un nouveau cycle de politiques, il traduit la volonté de la Chine de se transformer d’une puissance manufacturière en un leader mondial de l’innovation, passant du «Made in China» au «Powered by China».