Patrick Odier: «La conférence de cette année se veut résolument tournée vers l’action»

Nicolette de Joncaire

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Genève devient, le temps de Building Bridges, la scène mondiale de la finance durable, n’en déplaise au scepticisme de certains.

Plus qu’une conférence, Building Bridges est une plateforme unique où se croisent banquiers, décideurs politiques, ONG et entrepreneurs venus de plus de 80 pays. L’objectif: passer du discours aux actes, en présentant des solutions concrètes d’investissement capables d’accélérer la transition écologique et sociale. Dans un monde marqué par l’urgence climatique, la perte de biodiversité et les tensions géopolitiques, Building Bridges veut démontrer que la finance peut – et doit – être un moteur de transformation, même face à une certaine désaffection pour la finance durable et aux critiques sur sa complexité ou sa rentabilité. Quelques questions à Patrick Odier, président de Building Bridges.

Climat, biodiversité, nature, quel est le focus principal de cette édition de Building Bridges?

La conférence de cette année se veut résolument tournée vers l’action, à savoir les opportunités et les solutions concrètes pour financer la transition. L’idée est de franchir un cap, de présenter et de discuter d’exemples précis d’instruments financiers capables d’accélérer la transition. Nous parlerons également du développement de l’innovation au travers des classes d’actifs, notamment les actifs privés. Que l’on parle de dérèglement climatique, de perte de biodiversité ou de dégradation des écosystèmes, Building Bridges est un lieu où l’on discute des mécanismes et solutions concrètes permettant de lever des fonds de manière efficace et mesurable.

Quelle est la structure de Building Bridges aujourd’hui?

Depuis l’année dernière, Building Bridges est une fondation dont la structure s’est étoffée, avec une équipe de six personnes qui l’anime et s’appuie sur des talents complémentaires selon les sujets abordés. Ces six membres pilotent les axes thématiques et les partenariats, et font de la fondation une plateforme de stimulation du débat. Nous collaborons aussi avec des institutions qui partagent les mêmes objectifs, par exemple avec Intent, co-fondée par André et Rosalie Hoffmann, l’UNEP FI (l’initiative finance du programme de l’ONU pour l’environnement) et le Villars Institute (créé en 2022 pour accélérer la transition vers une économie nette zéro). Nous menons aussi des réflexions liées à l’Afrique, notamment à Nairobi où nous avons rencontré des acteurs économiques engagés pour le soutien de la transition. Nous voulons assurer ainsi la continuité des réflexions initiées lors des congrès tout au long de l’année.

«Building Bridges réunit cette année 2’000 participants, avec une grande diversité: environ la moitié issue du secteur privé et l’autre du secteur public, et une forte internationalité avec 80 nations représentées.»

Comment la conférence Building Bridges évolue-t-elle au fil du temps, en nombre de sessions et de participants?

Building Bridges réunit cette année 2’000 participants à Genève, avec une grande diversité: environ la moitié issue du secteur privé et l’autre du secteur public, et une forte internationalité avec 80 nations représentées. Un peu moins de 40% viennent du secteur financier, la majorité provenant d’ONG, d’entreprises et d’institutions publiques, afin d’apporter des expertises complémentaires. Le programme compte près de 80 événements, dont 60 «Action Events», ainsi que des discussions privées avec les décideurs et un «Solutions Stage», plateforme dynamique où entreprises et personnalités peuvent présenter rapidement des solutions concrètes et innovantes aux défis les plus urgents. Building Bridges continue donc d’être cette passerelle indispensable, et en sommes très heureux.

Sur quels sujets clé?

Au travers des 80 sessions, Building Bridges explore comment investir et favoriser l’innovation, aborder les droits sociaux, renforcer la résilience et mesurer l’impact, toujours avec des exemples concrets et réplicables. Les emprunts durables ont beaucoup progressé, avec le succès des green bonds et des sustainability bonds, qui associent des objectifs précis très appréciés des institutionnels. L’innovation se développe aussi dans différents types d’actifs : obligations, infrastructures, immobilier, réseaux électriques – essentiels pour répondre à la demande énergétique et réduire les énergies fossiles – via des fonds d’infrastructure, de private equity et de private debt. L’objectif est de cibler autrement que par le biais des marchés cotés. Plutôt que de se concentrer sur les contraintes de l’investissement, Building Bridges met en avant les opportunités, gardant le cap de la transition malgré les vents contraires politiques ou réglementaires, car l’innovation dans ce domaine reste extrêmement dynamique.

Les instruments disponibles ont longtemps été réservés aux investisseurs institutionnels. Quelles sont aujourd’hui les pistes pour impliquer davantage les investisseurs particuliers?

Pour le plus petit épargnant, l’investissement durable devient accessible via des fonds thématiques ou l’immobilier, avec des critères sectoriels favorisant la transition, notamment des prêts avantageux pour financer des projets durables. Dans la gestion patrimoniale, les fonds thématiques ciblent les clients privés plus aisés, construisant un pont entre investisseurs institutionnels et particuliers. Les projets d’infrastructure gagnent en liquidité grâce à l’émission de titres, réduisant les différences entre ces catégories d’investisseurs.

On parle depuis longtemps mais sans grand succès de financiarisation du capital naturel? Comment le capital naturel peut-il être pris en compte dans le bilan des entreprises et celui des pays afin de l’épargner plutôt que de le dilapider?

La financiarisation de la nature a évolué d’un simple intérêt à une véritable expertise, ce qui est très souhaitable. La nature a été fortement dégradée par les processus industriels, et sa protection ainsi que sa régénération sont désormais au centre du débat. La destruction de l’environnement va à l’encontre des intérêts des entreprises, en dégradant les sources de matières premières et en accroissant leur responsabilité. Toutefois, les objectifs pour la nature sont plus difficiles à définir qu’ils ne l’ont été pout le climat, car il n’existe pas de mesure simple comme la hausse maximale de température. Le Taskforce on Nature-related Financial Disclosures (TNFD) utilise des méthodes similaires à celles appliquées auparavant à la lutte contre le réchauffement climatique pour fixer des objectifs, les quantifier et établir un échéancier. Le principal défi reste la valorisation des actifs naturels. Mais des solutions émergent, notamment dans la reforestation ou la régénération des sols, et certaines entreprises commencent à intégrer la valorisation de leurs actifs naturels. Les méthodes de production non durables nuisent à la productivité car elles appauvrissent les sols, comme le montre l’exemple du café. Il s’agit de redonner à la nature pour qu’elle puisse se régénérer et de limiter la destruction. Building Bridges en Suisse, en collaboration avec Nature Finance et Intent notamment, organise des tables rondes pour sensibiliser et promouvoir ces pratiques.

Qu’en est-il de la désaffection vis-à-vis de la finance durable? Comment la combattre?

Il est essentiel de séparer le bon grain de l’ivraie. Certains aspects de la durabilité suscitent une certaine fatigue, notamment la politisation très médiatisée et le greenwashing. Les acteurs engagés dans la durabilité préfèrent désormais continuer à avancer sans en parler, avec de nombreux exemples concrets en Suisse. Il faut distinguer le bruit politique, souvent régionalisé, de la réalité : à travers les 160 secteurs industriels mondiaux, très peu de dirigeants ne sont pas convaincus de la nécessité d’intégrer les critères de durabilité dans leur modèle économique. Leurs motivations sont multiples: capacité à vendre, à recruter au sein de la jeune génération, gestion du risque physique ou juridique. La perception varie selon les régions: si les Etats-Unis paraissent s’en éloigner, l’Asie, elle, manifeste le plus grand intérêt. La question de la performance se pose : l’investisseur s’y retrouve-t-il? Quelle est la différence entre court et long terme? Dans un environnement turbulent et fragmenté, marqué par des enjeux géopolitiques (énergie, défense), ces questions prennent toute leur importance.

Justement, le financement de la défense peut-il être considéré comme durable?

Le secteur de la défense doit faire l’objet d’un débat spécifique quand il adresse la défense ou la stabilité des sociétés démocratiques face aux menaces autocratiques. L’enjeu, comme pour l’énergie, est de distinguer nécessités à court terme et objectifs à long terme, toutefois sans attendre un progrès nécessairement linéaire.

La réglementation européenne et même Suisse n'est-elle pas trop exigeante et ne tend-t-elle pas à décourager plutôt qu’encourager?

Il est vrai que nous faisons face à un tsunami réglementaire - plus de 300 approches différentes dans le monde - au sein duquel il difficile de s’y retrouver. Parfois instable, généralement coûteux, le reporting sur le durable a souvent dévié de son cadre qui devait apporter de la clarté à l’investisseur. La publication exhaustive et désordonnée de n’importe quelle donnée ne permet pas à l’investisseur de s’y retrouver. S'appuyant sur les recommandations du rapport Draghi, l’Union européenne propose la loi «omnibus», dont l’objectif principal est de simplifier le cadre règlementaire pour les entreprises et de s’assurer qu’elles aient accès aux informations nécessaires et leur permettant de réfléchir et communiquer à la manière dont leurs produits sont fabriqués. , ce qui permet aussi au secteur financier de prendre des décisions d’investissement ou de prêt en étant mieux informé sur ce plan.

Comment évolue la demande d’investissement durable?

La demande institutionnelle ou privée pour ce type d’investissement a connu un recul en 2023 mais un rebond en 2024. Depuis que Building Bridges a été créée en 2019, le volume des capitaux mondiaux investis de manière durable a plus que triplé. Mais les circonstances ont aussi évolué et les besoins n’ont cessé de croitre.

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