C’est une véritable révolution de palais qui se joue actuellement au sein de la Réserve fédérale américaine et ses répercussions pourraient être mondiales. Depuis sa réélection, Donald Trump ne cesse de remettre en question la capacité de Jerome Powell, président de la Fed, à mener la politique monétaire du pays. Son obsession: pousser Powell à baisser les taux d’intérêt. Comme Trump ne peut pas le limoger, tous les coups sont permis pour affaiblir l’institution, en ébranler l’indépendance et miner son autorité.
Une première illustration fut la volonté de licencier la gouverneure Lisa Cook, accusée par le locataire du Bureau ovale d’abus dans des prêts immobiliers. Même si une telle mesure semble improbable — aucun président n’a démis un gouverneur de la Fed depuis plus d’un siècle — l’épisode montre la volonté d’exposer l’institution aux critiques pour mieux en affaiblir l’autorité.
Miran, une nomination stratégique
Mais les changements les plus lourds de sens se jouent ailleurs avec la nomination à la Fed de Stephen Miran ce mois-ci et le départ programmé de Powell en mai prochain. Economiste passé par la Maison-Blanche et le fonds Hudson Bay Capital, Stephen Miran défend une ligne économique directement inspirée de la vision trumpiste. Dans un article publié en novembre 2024, il plaidait pour une restructuration des échanges mondiaux afin de corriger la surévaluation chronique du dollar, jugée défavorable à l’industrie américaine. Sa proposition: un nouvel accord international, sur le modèle des accords du Plaza de 1985, qui avait alors entraîné une forte dépréciation du billet vert.
Conscient qu’aucun pays n’a intérêt à sacrifier sa monnaie pour plaire aux Etats-Unis, Miran avance deux alternatives radicales afin d’amener ses partenaires commerciaux à surévaluer leur propre monnaie: lier la dévaluation du dollar à la sécurité des alliés, ou imposer des droits de douane prohibitifs selon ses propres mots. Cela ne vous rappelle rien? Une approche qui rappelle les récentes décisions de Trump, mêlant menaces sur l’aide à l’Ukraine et relèvement des droits de douane.
Par ailleurs, la Suisse détient selon Miran 800 milliards de dollars de réserves, contre seulement 280 milliards pour la zone euro. Autrement dit, Berne possède 2,8 fois plus de dollars que Bruxelles… et subit des tarifs douaniers 2,6 fois plus élevés. Un alignement des chiffres purement lié au hasard? on peut en douter.
Un troisième objectif pour la Fed?
Pour l’heure, Stephen Miran reste isolé : lors de la dernière réunion monétaire, il a été le seul à défendre une baisse de 0,5% des taux, quand ses collègues se ralliaient unanimement à une réduction plus modeste de 0,25%. Mais son influence pourrait croître à mesure que se rapproche la fin du mandat de Powell. En mai 2026, Donald Trump pourra en effet nommer un nouveau président de la Fed et consolider ainsi son emprise sur l’institution.
Par ailleurs, Miran a profité de son discours de confirmation comme nouveau membre de la Fed pour rappeler sa lecture du mandat de l’institution. Selon lui, la Réserve fédérale n’a pas un double mandat — plein emploi et stabilité des prix — mais bien un triple mandat. En effet, le Federal Reserve Act, amendé en 1977, inclut aussi l’objectif de maintenir des «taux d’intérêt à long terme modérés». Cet élément, souvent oublié, pourrait offrir un fondement juridique aux membres pro-Trump de la Fed pour justifier une baisse plus marquée des taux directeurs.
Quel impact pour les marchés?
Les investisseurs ont rapidement intégré cette nouvelle donne. Avec une inflation américaine toujours proche de 3%, la Fed aurait des arguments pour ne pas trop assouplir sa politique monétaire. Pourtant, les marchés anticipent déjà plus de quatre baisses de taux d’ici fin 2026. Cette projection reflète la perspective d’une Fed bientôt remodelée par le président républicain, et donc potentiellement plus encline à soutenir son agenda économique. Cette anticipation se traduit concrètement dans les taux obligataires: le rendement des bons du Trésor à 2 ans est passé de 4,4% en début d’année à 3,5% aujourd’hui. Les marchés actions, eux, en profitent pleinement: Wall Street enchaîne les records, dopé par l’espoir de taux plus bas.
Reste une inconnue majeure: le dollar. Depuis le début de l’année, il a déjà reculé de plus de 10% face au franc et à l’euro. Mais le billet vert a-t-il atteint un plancher? Et que se passera-t-il si la Maison-Blanche et la Fed appliquent les préceptes expliqués dans l’article de Miran, justifiant une stratégie de dévaluation assumée de la monnaie américaine? L’enjeu dépendra en partie de Miran lui-même et de sa capacité à rester — ou non — le miroir du président.