
Ces derniers mois, nombre d’investisseurs ont commencé à réduire leur exposition au marché américain et à augmenter la proportion de leurs actions européennes. A première vue, cette décision est raisonnable. En réalité, elle pourrait s’avérer hâtive, car diminuer son exposition aux actions américaines revient en fait à ignorer les atouts structurels des Etats-Unis sur le long terme. L’économie américaine reste en effet l’épicentre de l’innovation technologique au niveau mondial.
Au fil des décennies, les Etats-Unis ont élaboré un écosystème unique en son genre: non seulement il favorise la création de start-up, mais il en assure aussi systématiquement la promotion. Les universités, le capital-risque, le marché financier, la culture d’entreprise et la réglementation y interagissent d’une façon unique au monde.
Des bénéfices très concrets
De ce fait, la majorité des entreprises susceptibles de transformer des pans entiers de l’économie ou d’ouvrir de nouveaux marchés sont américaines, soit du fait de leur nationalité ou parce que leurs fondateurs se sont installés dans ce pays pour y construire et développer leur entreprise, ou encore parce qu’elles se sont délocalisées pour être cotées sur la bourse américaine de manière à bénéficier de ses avantages comparatifs. Dans l’informatique en nuage, le streaming, le commerce en ligne, la mobilité électrique ou, plus récemment l’intelligence artificielle (IA), ce sont presque toujours des acteurs américains qui donnent le ton.
C’est particulièrement évident pour l’IA: au niveau mondial, environ 80% du capital-risque investi dans les start-ups spécialisées dans l’IA vont à des entreprises américaines. Du point de vue de l’investisseur, cela signifie que sortir du marché américain revient probablement à tourner le dos au secteur de l’innovation le plus important aujourd’hui.
Le potentiel de transformation de l’IA n’a rien d’une abstraction, il se traduit déjà par des bénéfices très concrets pour les entreprises, notamment sur le plan de leur rentabilité. Netflix, DoorDash et Shopify utilisent l’IA pour optimiser leur relation client, leur gestion des produits et leur logistique. Ces entreprises gagnant ainsi en efficacité, cela se répercute directement sur leurs marges bénéficiaires.
Ce phénomène est encore plus prononcé dans les secteurs traditionnellement très exposés au numérique. Des créateurs de logiciels tels que Cloudflare ainsi que les grandes plateformes recourent depuis longtemps à l’IA pour améliorer leur productivité. Tous ces acteurs comptent déjà parmi les plus rentables du marché boursier, alors que leurs ratios coûts de la main-d’œuvre/chiffre d’affaires tendent à être les plus élevés. Mais grâce aux nouveaux outils de l’IA, ils pourront conforter leur avance sur leurs concurrents en phase de démarrage et, éventuellement, accroître encore leur rentabilité.
Le texte devient image
L’industrie créative dont le chiffre d’affaires dépasse les 2000 milliards de dollars par an en est un bon exemple. Pour ce secteur, l’IA génerative représente une véritable révolution : désormais, les images peuvent être générées à partir de textes, ce qui paraissait encore impensable il y a quelques années. Jusqu’à présent, l’intérêt s’est surtout focalisé autour d’agents conversationnels polyvalents tels que ChatGPT. Cependant, les outils spécialisés destinés à des utilisateurs expérimentés offrent des opportunités d’investissement particulièrement intéressantes.
C’est notamment le cas de Runway AI, le spécialiste de la vidéo. Cette start-up new-yorkaise élabore des modèles d’IA pour générer à la fois des images et la plateforme qui permet de les utiliser. Ainsi ses abonnés peuvent créer des clips vidéo à partir d’une image générée par le logiciel ou partir d’une photo ou d’une vidéo importée. Il leur suffit de décrire ce qu’ils souhaitent voir en langage courant et ils peuvent contrôler les paramètres de la caméra tels que le zoom, l’inclinaison et le mouvement.
L’IA générative renverse la logique du développement des images de synthèse. Par le passé, les artistes avaient de contrôle total de leurs outils, mais ils étaient limités par la technologie. Aujourd’hui, les modèles d’IA peuvent élaborer des images très réalistes, tout le défi consiste à arriver à les contrôler avec précision.
Des applications commerciales sont déjà disponibles et Runaway est utilisé dans la préproduction de storyboards ou dans la postproduction pour l’introduction de nouveaux éléments. Les podcasters recourent à ce logiciel pour créer des versions animées de leurs émissions. Il a également servi à une entreprise de grande distribution pour visualiser les meubles de son site internet en 3D, ce qui lui a permis d’augmenter fortement ses ventes. L’un des avantages des modèles proposés par Runaway par rapport à d’autres utilisés dans la conduite autonome par exemple est qu’ils n’ont pas besoin d’être parfaits pour être commercialisables.
Les Etats-Unis, pays leader de l’innovation
Par conséquent, celui qui ignore les actions américaines se prive du potentiel de plus-values de la principale tendance actuelle en matière de technologie.
Certes, l’Europe abrite aussi des entreprises innovantes, mais l’écart entre les deux continents est frappant : durant les 50 dernières années, les start-ups valorisées à plus de 10 milliards de dollars ont été 70 fois plus nombreuses aux Etats-Unis que dans l’ensemble de l’Union européenne. Ce n’est pas une coïncidence, mais plutôt le reflet de différences structurelles.
On sait par expérience que si l’incertitude politique génère de la volatilité à court terme, à moyen terme, la force d’innovation et la rentabilité des entreprises prennent le dessus. Il paraît donc judicieux de garder la tête froide, en particulier lorsque le marché semble sceptique par rapport aux Etats-Unis. En fin de compte, parier contre les actions américaines revient à miser contre l’avenir.