Actions américaines et européennes: un contraste révélateur

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Sur le marché des changes, la faiblesse du dollar constitue une tendance lourde et désormais structurelle.

 

Depuis le creux marqué début avril, les actions américaines se sont littéralement envolées: le S&P 500 a bondi de près de 30% en seulement quelques mois, porté par un regain d’appétit pour le risque et des publications de résultats globalement solides. Cette remontée fulgurante s’accompagne d’une nouvelle tension sur les valorisations: le ratio cours/bénéfice atteint désormais 22,5 fois les bénéfices attendus à 12 mois, un niveau qui ne laisse guère de marge de sécurité. On retrouve ainsi les sommets observés à la fin 2024, proches des plus hauts sur dix ans, dans un contexte où les anticipations de croissance bénéficiaire demeurent fragiles.

En Europe, la situation apparaît plus mesurée, mais pas exempte de risques. Le PER de 14,5 reste certes supérieur à la moyenne historique (autour de 13), mais dans des proportions plus raisonnables que de l’autre côté de l’Atlantique. Pourtant, la réaction des marchés européens à la saison des résultats illustre une sensibilité exacerbée: un bénéfice supérieur aux attentes entraîne généralement une progression de 3% à 7%, mais la moindre déception est lourdement sanctionnée, parfois jusqu’à -15%. Les «doubles échecs» (recul du chiffre d’affaires et du bénéfice net) peuvent même provoquer des corrections allant de -10% à -20%, révélant un marché nerveux, où la recherche de visibilité prime sur la tolérance au risque.

Ce décalage entre valorisations élevées et fragilité des réactions s’inscrit dans un environnement macroéconomique contrasté. En Europe, l’accord commercial conclu avec Washington a permis de lever une partie des incertitudes, mais les droits de douane de 15% sur les exportations vers les États-Unis pèseront inévitablement sur la compétitivité industrielle. L’impact est particulièrement marqué dans les secteurs à forte intensité capitalistique – automobile, aéronautique, chimie – dont la marge de manœuvre reste limitée. Les prévisions tablent ainsi sur une croissance du PIB légèrement supérieure à 1% en 2025, tandis que le FMI reste plus pessimiste, autour de 0,9%, reflétant une économie qui peine à retrouver un véritable moteur domestique.

Aux États-Unis, le ralentissement est déjà perceptible et les signaux avancés se détériorent. La croissance devrait se limiter à 1,6% en 2025, après plus de 2,4% en moyenne au cours de la décennie précédente. Le climat des affaires se dégrade: l’ISM manufacturier reste en zone de contraction pour le sixième mois consécutif, et celui des services flirte désormais avec le seuil critique de 50. Le chômage demeure contenu entre 4,1 et 4,2%, mais le dynamisme de l’emploi ralentit, en particulier dans les services aux entreprises et le secteur technologique.

Sur le marché des changes, la faiblesse du dollar constitue une tendance lourde et désormais structurelle. Depuis janvier, la devise américaine a perdu plus de 12% face à l’euro et près de 15% face au franc suisse. Les investisseurs réduisent leur exposition, inquiets des signaux politiques: nouvelles taxes sur les capitaux étrangers, remise en cause de l’indépendance de la banque centrale, et pressions de Donald Trump pour ramener les taux directeurs autour de 1%. Le marché anticipe déjà plusieurs baisses de taux d’ici 2026 (125 à 150 points de base), mais redoute qu’une politique monétaire trop alignée sur les objectifs politiques n’alimente de nouvelles tensions inflationnistes et accentue la défiance internationale envers les actifs américains.

Ainsi, les marchés naviguent aujourd’hui entre deux dynamiques contradictoires: d’un côté, des valorisations proches des records, nourries par la vigueur des flux et la reprise des cours; de l’autre, une asymétrie des réactions et des signaux macroéconomiques qui rappellent à quel point la trajectoire demeure fragile, suspendue à la fois aux arbitrages politiques et à la confiance des investisseurs.

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