Comment Indosuez devient une leader de la gestion de fortune en Europe

Emmanuel Garessus

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Après la finalisation de la reprise de Banque Thaler, Marc-André Poirier, CEO de CA Indosuez (Switzerland) SA, présente ses ambitions et les trends du marché.

 

Indosuez Wealth Management fait partie des banques privées en pleine expansion en Europe. Cette filiale de gestion de fortune du groupe Crédit Agricole gère 215 milliards d’euros d’actifs (+4,5 milliards d’euros d’actifs confiés en 2024) pour 4300 collaborateurs. 

En Suisse, Indosuez pilote notamment les marchés Suisse, Moyen-Orient et Asie. Elle est active dans les domaines de la gestion de fortune, du financement transactionnel de matières premières et de la banque commerciale. La banque compte plus de 800 spécialistes répartis entre Genève, Zurich, Lugano, en Asie et au Moyen Orient. En 2024, son bénéfice net s’est élevé à 57,4 millions de francs et son résultat opérationnel à 68 millions de francs, pour 1,54 milliard de francs de fonds propres.

Après l’acquisition de la banque belge Degroof Petercam en juin dernier, Indosuez Wealth Management vient de finaliser la reprise de Banque Thaler, avec 42 employés à Genève et Zurich et 3 milliards de francs d’actifs sous gestion.  Marc-André Poirier, CEO de CA Indosuez (Switzerland) SA répond aux questions d’Allnews sur sa stratégie et son développement.

Comment ont évolué les actifs sous gestion d’Indosuez Wealth Management depuis 3 ans?

Nos actifs sont sur une trajectoire positive avec une nette accélération l’an dernier (+26% vs 2023). Mais le plus important est notre capacité à attirer de nouveaux clients et des actifs de grande qualité.

En quoi la reprise de la Banque Thaler marque-t-elle une étape dans votre développement en Suisse?

Cette acquisition s’inscrit pleinement dans la stratégie de développement d’Indosuez Wealth Management en renforçant son positionnement sur le marché suisse, centre mondial de la gestion de fortune, sur lequel Indosuez est présent depuis 1876. Banque Thaler, fondée en 1982, est reconnue pour l’excellence de ses services et son expertise de long terme dans la gestion de fortune.

Par ailleurs, avec l’acquisition de la banque belge Degroof Petercam, la Belgique est devenue le premier marché d’Indosuez. Cette acquisition a marqué un véritable tournant pour la banque, et une ouverture pour le groupe Crédit Agricole sur le nord de l’Europe. Banque Thaler dispose quant à elle d’un segment de clientèle très orienté vers le Luxembourg, la Belgique et les Pays-Bas.  L’acquisition de Thaler rejoint ainsi nos intérêts stratégiques comme l'a été l'acquisition de Degroof Petercam.

Quelles sont les différences entre les acquisitions de Thaler et de Degroof Petercam?

La première différence est la taille de l’acquisition. Avec l’intégration de Degroof Petercam, Indosuez a globalement augmenté d’un tiers ses indicateurs, quand le poids de l’acquisition de Thaler est beaucoup plus limité.

Par ailleurs, concernant la clientèle, si Degroof Petercam est un établissement très connu en Belgique auprès d’une clientèle locale, Thaler sert plutôt une clientèle internationale non-résidente. Ce sont deux très belles marques et ces acquisitions sont donc très complémentaires.

Mais le plus important est la culture commune que nous partageons avec Banque Thaler, qui nous permettra de toujours mieux répondre aux attentes de nos clients.

Peut-on dire qu’Indosuez se trouve dans une phase d’acquisitions?

Avec l’acquisition de Degroof Petercam, cette opération en Suisse et l’annonce récente du projet de rachat de la clientèle wealth management de BNP Paribas à Monaco, le groupe Indosuez a changé de dimension et s’affirme désormais comme un leader de la gestion de fortune en Europe et un consolidateur du marché.

«Notre priorité va désormais être d’intégrer les 42 collaborateurs et de faire bénéficier les clients de notre large offre.»

Pour autant, s’agissant de notre développement, notre priorité reste avant tout la croissance organique et lorsque nous étudions des opportunités de croissance externe, nous avons des critères très stricts.

Aujourd’hui nous sommes ravis d’annoncer la finalisation de l’acquisition de Thaler et notre priorité va désormais être d’intégrer les 42 collaborateurs et de faire bénéficier les clients de notre large offre.

Dans votre communiqué, vous parlez de saisir «de nouvelles opportunités». Pouvez-vous préciser vos objectifs plus précisément?

La qualité et l’expertise des équipes Thaler sont largement reconnues. Elles ont su construire des relations solides avec leurs clients, dans la durée. Thaler possède une expertise de gestion reconnue notamment en gestion sous mandat. Ce rapprochement avec Indosuez permettra aux clients de bénéficier du meilleur des deux mondes: une banque à taille humaine en local et l’accès à une gamme élargie de produits et services, la possibilité de bénéficier de la solidité du Groupe, de son réseau international, de ses capacités multiples en matière de financement, de corporate finance, de fund servicing et de gestion.

Allez-vous conserver l’intégralité des équipes de Banque Thaler?

La philosophie de ce projet n’est pas une opération de restructuration mais bien une opération de croissance: après l’année commerciale record d’Indosuez en Suisse l’an dernier, nous continuons de grandir et avons besoin de toutes nos ressources de qualité.

Quelle est votre empreinte en Suisse, en termes d’actifs sous gestion et d’effectifs?

Nous gérons environ 44,5 milliards de francs suisses d’actifs1 sous gestion, ce qui place Indosuez dans le Top 3 des banques étrangères en Suisse.

Avec ses filiales Amundi, CA Next Bank ou CACEIS, le groupe Crédit Agricole couvre la quasi-totalité des secteurs de l’économie et s’impose comme l’un des principaux groupes financiers sur le sol helvétique.

La particularité d’Indosuez en Suisse est aussi de piloter d’autres zones comme l’Asie-Pacifique, avec les succursales de Hong Kong et Singapour, le Moyen-Orient, avec les succursales de Dubaï et d’Abu Dhabi, ainsi que l’Amérique latine. Un réseau international très développé géré à partir de la Suisse, le centre névralgique de la banque privée internationale.

Est-ce que cette structure centrée sur la Suisse pourrait être remise en question à court ou moyen terme?

Nous sommes en Suisse depuis 1876. La qualité de nos clients est très solide et nous gérons le patrimoine de familles de génération en génération. L’organisation actuelle fonctionne parfaitement.

Est-ce que les nouvelles lois de géopolitique et les changements de modèles de gestion intervenant avec de nouvelles générations modifient-elles votre modèle?

Pour la partie géopolitique, il apparaît effectivement que de plus en plus de clients du Moyen Orient réallouent des actifs en Suisse. La Suisse reste, de loin, le premier coffre-fort du monde, reconnu pour sa stabilité.

«Il apparaît effectivement que de plus en plus de clients du Moyen Orient réallouent des actifs en Suisse.»

Le deuxième défi porte effectivement sur la transmission vers les nouvelles générations. Notre programme «NextGen» accompagne ce segment de clientèle. Il s’agit des enfants de nos clients ou de jeunes entrepreneurs à succès dont les attentes sont différentes, et qui recherchent davantage de diversification notamment sur les actifs réels comme le private equity ou l’immobilier.

Votre rôle semble parfois dépasser celui du banquier…

Nous conseillons nos clients à chaque moment clé de leur vie, dans leurs besoins personnels comme professionnel, les deux étant d’ailleurs souvent liés. Dans la gestion de fortune, il est nécessaire d’avoir une vision globale des enjeux pour conseiller au mieux les clients. Ceux-ci sont d’ailleurs en attente d’une relation de proximité avec des gestionnaires compétents, disponibles, attentifs. Cela va du responsable de compte jusqu’au CEO. Selon moi, le métier doit rester «incarné». Cela signifie soutenir nos clients dans la durée, dans la conduite de leurs affaires et de sa transmission. Très peu d’établissements y parviennent. Notre objectif est de construire une relation loyale et durable, dans tous les sens du terme.

Quand je reçois les clients ici à Genève, je leur écris une «Love Letter», une lettre bien structurée dans laquelle je m’adresse à eux de façon très personnelle. Une pratique oubliée dans l’anonymat des relations digitales actuelles.

Amundi fait partie du groupe Crédit Agricole. Est-ce que le client d’Indosuez possède une grande partie de produits Amundi dans son portefeuille?

L’architecture d’Indosuez est complètement ouverte. Nous proposons à nos clients nos fonds, mais voulons avant tout leur proposer les plus performants du marché et ceux qui correspondent le mieux à leurs objectifs et profil de risque. C’est un véritable atout de faire partie du même Groupe!

Ce que vous appelez «le coffre-fort suisse» est-il fragilisé lorsqu’un client quitte le pays pour des raisons fiscales par exemple? Est-ce que les capitaux viennent encore en Suisse ou quittent-ils le pays?

Nous n’avons pas enregistré de sorties de capitaux hors de Suisse. Bien au contraire les clients internationaux recherchent toujours la stabilité fiscale, politique et monétaire du pays. Dans de nombreux classements, la Suisse reste le leader de la gestion de fortune internationale avec plus de 2'000 milliards de dollars.

Sur le plan immobilier, est-ce que vous allez concentrer vos équipes à un nouvel endroit?

A l’heure où de nombreux concurrents ont pris la décision de s’exiler à la périphérie de Genève, nous avons fait un choix fort: celui d’investir et de nous développer dans le centre-ville de Genève. Nos équipes sont donc réunies dans deux bâtiments, celui du Quai Général Guisan, fleuron historique qui héberge notre activité de banque d’investissement, et notre immeuble de la rue du Stand, nouveau bateau amiral de la gestion de fortune. C’est dans ce dernier que les équipes genevoises de Thaler rejoindront les équipes d’Indosuez. L’investissement au centre-ville répond à trois objectifs: offrir une expérience client de qualité, garantir le bien-être des collaborateurs et rester proche du poumon culturel de la ville.

Existe-t-il des lieux en Suisse sur lesquels vous aimeriez renforcer votre présence?

Nous aimerions consolider davantage notre empreinte en Suisse alémanique, notamment à Zurich. Le groupe Crédit Agricole s’y développe via ses filiales Amundi, CA Next Bank ou CACEIS notamment, et les synergies sont nombreuses. Nous y avons déjà récemment renforcé nos activités de banque de financement et d’investissement. L’extension de notre couverture aux clients suisses allemands jouera un rôle central dans notre stratégie de croissance en Suisse.

«Nous avons fait un choix fort: celui d’investir et de nous développer dans le centre-ville de Genève».

Quels sont vos objectifs pour 2025?

Notre premier objectif sera évidemment de réussir l’intégration des équipes de Banque Thaler.

Ensuite, nous poursuivrons évidemment nos chantiers en cours, avec pour ambition de toujours mieux servir les clients, d’aller plus loin dans la personnalisation et le sur-mesure, notamment dans l’accompagnement et l’anticipation des attentes de nos clients.

Quant à l’acquisition clients, je le redis: nous privilégions une croissance raisonnée et solide sur le long terme assurant un service de grande qualité à nos clients.

On compare parfois la croissance d’Indosuez dans la gestion de fortune à celle d’Amundi dans l’asset management. Qu’en pensez-vous?

Nous faisons partie du même Groupe, et exerçons sur des activités différentes mais il n’y a aucune raison qu’Indosuez ne s’inscrive pas dans les pas d’Amundi. La qualité du nom «Crédit Agricole», l’une des banques les plus solides au monde, fait que de nombreux clients très fortunés se tournent vers nous pour des opérations complexes, ou parce qu’ils ont confiance dans la solidité du groupe. Les chiffres le prouvent: Indosuez est une filiale solide, qui croît.

Sur le plan géographique de la clientèle, où se situent les lacunes?

Il ne s’agit pas de lacunes, mais de choix. Indosuez est présent sur quinze territoires stratégiques, en Europe, en Suisse, au Luxembourg, au Moyen-Orient, en Asie notamment. Je crois énormément au potentiel du marché asiatique. J’étais récemment dans la région où nous avons tous les atouts pour nous développer encore.

Vous parlez japonais et avez fait carrière en Asie. Comment une banque privée peut progresser dans cette région à un moment où trois blocs séparés se mettent en place dans le monde?

Plus les tensions avec les Etats-Unis vont s’accumuler et plus la nécessité de protéger et diversifier ses actifs deviendra prioritaire. Il en va ainsi à Taïwan, où les plus fortunés déplacent leurs capitaux d’Asie, par exemple de Singapour vers la Suisse. J’observe ces tendances de flux de capitaux vers un îlot de stabilité comme la Suisse dans la plupart des marchés où nous sommes présents.

«La Suisse reste, de loin, le premier coffre-fort du monde, reconnu pour sa stabilité.»

L’Asie et le Moyen-Orient sont de magnifiques «patchwork» mais on ne peut pas gérer des clients à Singapour comme on gère des clients en Chine, en Malaise ou en Thaïlande. Notre présence en Asie et au Moyen Orient nous permet de couvrir des zones stratégiques et d’être en capacité de proposer à cette clientèle une proposition de valeur en adéquation parfaite avec leurs attentes.

Est-ce que le fait d’être un groupe français au moment de grandes incertitudes sur la dette publique française est un frein à votre volonté de vous développer?

Je ne crois pas. Je pense que les récentes acquisitions, sur lesquelles nous sommes revenus dans cette interview prouvent que non. Nous sommes un groupe qui se développe, dans le contexte actuel incertain. 

En Suisse, nous sommes une banque suisse. Nous ne sommes pas une succursale d’un groupe français mais bien une filiale. J’ajoute que le Crédit Agricole est une banque très solide, la 10e banque mondiale en termes de bilan avec un modèle d’affaires unique. 

Est-ce que vous participez au développement des cryptos?

Nous agissons avec une grande prudence à l’égard des cryptos. Les cryptos évoluent dans un environnement mouvant et qui n’est pas totalement transparent. Une trop grande part d’incertitude demeure à l’égard de ces nouveaux investissements.

Par ailleurs, les clients qui veulent investir en crypto n’ont pas besoin de nous pour le faire. Nous réfléchissons à la manière d’accompagner cette tendance, nous restons évidemment en veille permanente mais sommes très prudents concernant les monnaies virtuelles.

 

1Hors Banque Thaler, au 31.12.204.

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