Technologie: correction ou changement de régime?

Arthur Jurus, ODDO BHF

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Les investisseurs redécouvrent que même les meilleures histoires de croissance ne sont pas immunisées contre les contraintes du cycle économique et financier.

 

Après plusieurs mois de hausse spectaculaire, les valeurs technologiques américaines ont subi un brusque mouvement de correction. L'indice des semi-conducteurs de Philadelphie (SOX) a perdu plus de 12% en deux séances, tandis que le Nasdaq 100 reculait de plus de 5%. Cette baisse intervient pourtant après une progression de plus de 80% des semi-conducteurs depuis la fin du premier trimestre et de près de 30% pour le Nasdaq.

Plusieurs éléments ont simultanément ravivé les inquiétudes des investisseurs. Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient continuent d'alimenter les risques sur l'énergie et l'inflation. Les créations d'emplois américaines demeurent robustes avec près de 190'000 postes créés par mois en moyenne ces derniers mois. Dans le même temps, les marchés anticipent désormais davantage de hausses de taux que de baisses de la part de la Réserve fédérale. Le rendement du Treasury américain à 10 ans est remonté autour de 4,5%, son plus haut niveau depuis plusieurs mois.

Enfin, les besoins de financement liés à l'intelligence artificielle restent considérables. Les investissements annoncés par les géants technologiques se chiffrent en centaines de milliards de dollars, tandis que plusieurs introductions en bourse majeures pourraient mobiliser une part importante de l'épargne mondiale au cours des prochains trimestres.

Contrairement à certaines périodes spéculatives du passé, la progression des cours s'est accompagnée d'une forte hausse des bénéfices.

Cette correction ne ressemble pas à l'éclatement d'une bulle mais davantage à une phase de réévaluation des risques. Les investisseurs redécouvrent que même les meilleures histoires de croissance ne sont pas immunisées contre les contraintes du cycle économique et financier.

Le principal changement concerne le coût du capital. Lorsque les rendements obligataires augmentent, les flux de bénéfices futurs des entreprises de croissance sont actualisés à un taux plus élevé, ce qui réduit mécaniquement leur valeur présente. Les sociétés technologiques, dont une part importante de la création de valeur repose sur des profits futurs, sont particulièrement sensibles à ce phénomène.

Pour autant, les fondamentaux demeurent solides. Contrairement à certaines périodes spéculatives du passé, la progression des cours s'est accompagnée d'une forte hausse des bénéfices. Les révisions de résultats des entreprises technologiques restent orientées à la hausse, soutenues par la demande en infrastructures d'intelligence artificielle, en puissance de calcul et en semi-conducteurs avancés. Les valorisations sont exigeantes, mais elles ne paraissent pas déconnectées de la réalité économique.

Par ailleurs, la vigueur persistante du marché de l'emploi américain envoie un signal contradictoire mais finalement rassurant. Si elle repousse les espoirs d'assouplissement monétaire, elle confirme également que l'économie américaine conserve une dynamique suffisante pour soutenir les revenus des ménages, la consommation et les bénéfices des entreprises.

Pour les investisseurs, la leçon est claire: la phase actuelle ne remet pas en cause le thème de l'intelligence artificielle mais elle marque probablement la fin d'une progression linéaire. Les prochains mois pourraient être caractérisés par davantage de volatilité, alimentée par les incertitudes géopolitiques, les débats autour de l'inflation et les ajustements des anticipations de politique monétaire.

Dans ce contexte, réduire fortement son exposition aux actions américaines ou à la technologie apparaît prématuré. Les moteurs structurels de croissance restent intacts et les bénéfices continuent de justifier une grande partie des valorisations observées. En revanche, les investisseurs doivent accepter que la performance future soit davantage déterminée par la croissance effective des résultats que par l'expansion des multiples.

La correction récente rappelle enfin une réalité souvent oubliée lors des phases d'euphorie: les marchés ne sanctionnent pas uniquement les mauvaises nouvelles. Ils sanctionnent surtout les attentes devenues trop élevées. Aujourd'hui, le sujet n'est pas de savoir si l'intelligence artificielle transformera l'économie mondiale. Le sujet est de déterminer si les bénéfices progresseront suffisamment vite pour justifier les promesses déjà intégrées dans les cours.

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