Si le pétrole n’est pas encore roi, il est en revanche faiseur de rois

Michele Lischetti, Ashenden Finance SA

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Avec le blocus du détroit d’Ormuz, 20 % de la production mondiale de pétrole n’atteint plus les marchés. Le pétrole dicte désormais aussi l’allocation du capital à l’échelle mondiale.

 

Hécatombe sur les marchés de la dette

Le ratio upgrades/downgrades dans le crédit sur les marchés émergents était de de 1,7x à la fin de 2025. A la suite du conflit en Iran, un mouvement de «risk-off» a été déclenché, Moody’s et Fitch affirmant qu’une baisse de 10 points de stabilité politique se traduisait désormais par une hausse de 106 points de base sur les spreads souverains émergents.

La dette sur les marchés émergents libellée en monnaie locale a chuté en moyenne de 2,8% par rapport à son pic, réduisant ainsi les gains accumulés à +1,4% depuis le début de l’année, alors que la dette libellée en dollars s’est montrée plus résistante, avec une baisse de seulement 1%. En même temps les spreads high-yield ont commencé à s’élargir sous l’effet des craintes de stagflation, une inflation persistance pouvant faire monter les bons du Trésor US à 10 ans au-delà de 4,5%. Malgré une baisse générale des indices boursiers dans les marchés émergents (-8%) à mi-mars, les investisseurs restent surpondérés sur la dette des marchés émergents en monnaie locale en raison de rendements réels attractifs et une dynamique de dette plus favorable que celle des marchés plus matures. 

Des devises très exposées

La roupie indienne est la devise des marchés émergents la plus exposée. Cette exposition est notamment due à la nécessité du pays d’importer de l’énergie et à son déficit commercial croissant. Si le prix du pétrole reste au-dessus de US$ 100 le baril, d’autres émetteurs high-yield, tels que l’Égypte et le Pakistan, pourraient subir de potentielles dégradations de leur notation, ce qui mettrait sous pression leurs comptes publics. 

En réduisant son exposition aux devises de pays asiatiques importateurs de pétrole, tels que la roupie indienne ou la roupie indonésienne et en privilégiant les devises de pays exportateurs de matières premières en Amérique latine ou celles des pays exportateurs de pétrole hors Moyen-Orient à l’exemple du Kazakhstan, on limitera les risques dans son portefeuille. 

Le carry trade reste toutefois une stratégie judicieuse pour autant que l’on évite de la faire contre une devise exposée au risque énergétique.

Tant que le goulot de l’approvisionnement en matières premières ne se résorbe pas, le marché obligataire dans son ensemble restera otage du pétrole et les portefeuilles devront refléter cette nouvelle réalité. 

Quoi de neuf en Extrême-Orient?

Les puissances industrielles en Extrême-Orient ont vu succéder à une période d’assouplissement monétaire un régime stagflationniste.

Le Japon et la Corée du Sud, pris dans les fourches caudines d’une crise énergétique et d’une augmentation des prix des matières premières ont vu leurs dettes souveraines et corporate être brusquement réévaluées. 

Le rendement des obligations japonaises à 10 ans a ainsi bondi à 2,30%, son niveau le plus élevé depuis 1999, dépassant de 30 points de base le pic atteint lors de la crise financière de 2008. Cette hausse des rendements obligataires ne résulte pas uniquement des pressions inflationnistes globales, mais reflète aussi la situation budgétaire du pays. Avec un budget record de ¥ 122,3 trillions en 2026 et un service de la dette qui augmenterait de 10,8% pour atteindre ¥ 31,3 milliards de yen, l’incertitude prévaut malgré une récente adjudication bien «pricée» et demandée.

En Corée du Sud, la dette souveraine subit une pression similaire. Séoul a officiellement mis fin à son cycle d’assouplissement en maintenant ses taux à 2,5% afin de contenir la pression exercée par sa dépendance à l’importation de pétrole et de l’hélium provenant du Moyen-Orient. L’hélium est un composant essentiel pour l’industrie des semi-conducteurs et son bon approvisionnement est un paramètre crucial déterminant la crédibilité de la dette souveraine coréenne.

Pour soutenir les marchés tant boursiers qu’obligataires, Seoul a lancé un fonds de stabilisation de Won 100 trillions (une contrevaleur de USD 68 milliards) et en  parallèle a annoncé un programme de rachat obligataire plafonné à Won 5000 trillions (USD 3,32 milliards équivalent) ainsi qu’une augmentation du programme de réductions des taxes sur les carburants.

Cette politique active reflète l’extrême sensibilité de l’économie coréenne. On estime que chaque hausse de 10% du prix du pétrole ajoute entre 20 et 50 points de base à l’inflation domestique. Cette dynamique est annonciatrice de rendements plus élevés et d’une érosion des rendements réels de l’obligataire en devise locale.

Dans ce contexte d’inflation importée, une exposition long terme sur les pays asiatiques devient risquée avec des primes de risque souverain augmentant de 100 à 150 points de base. 

L’inflation par l’énergie, une véritable «kryptonite» pour les obligations 

Tant que le goulot de l’approvisionnement en matières premières ne se résorbe pas, le marché obligataire dans son ensemble restera otage du pétrole et les portefeuilles devront refléter cette nouvelle réalité. Un investisseur se détournera ainsi des marchés émergents de pays fortement dépendants des matières premières et notamment du pétrole, au profit de dettes de qualité, court termes et investment grades. Cette restructuration limitera leur exposition à un risque d’aplatissement de la courbe des taux dans l’attente d’une stabilisation des rendements réels et jusqu’à ce que le choc énergétique s’estompe. Certaines devises locales, tel que le real brésilien, qui a fortement rebondi bénéficie de la dynamique actuelle et représente des opportunités pour les investisseurs aguerris.

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